Mohamed est-il l’un des 500 hellénistes de Paul Veyne ?...
La plèbe répond à Paul Veyne...
mercredi 4 janvier 2006.
Paul Veyne dans un entretien au magazine "Lire" a estimé que l’apprentissage du latin et du grec étaient "inutiles" pour les enfants le réservant à une élite de 500 privilégiés par génération. Une réponse aussi authentique que cinglante lui est adressée sur un forum de latin de la hiérachie internationale Usenet-fr. C’est de Belgique qu’est venue la réponse : un professeur de grec et de latin donne la parole à un de ses jeunes élèves d’origine immigrée...
"...C’est dingue, tout ça. Il y a des penseurs qui croient des trucs sur ce qui est important dans notre culture et des gosses réfractaires et obstinés qui pensent manifestement autre chose...."
La réponse de Denis Liégeois
Le vrai moment où on croit rêver, c’est quand on a devant soi, à la réunion de parents qui fait suite aux examens de Noël, un gosse de douze ans qui s’appelle Mohammed et qui a littéralement un sourire jusqu’aux deux oreilles, avec son papa à côté.
Cette fois-ci, ce n’est pas le papa qui a traîné le gosse à l’école pour discuter de difficultés scolaires, c’est le gamin qui a insisté pour amener son père, complètement incrédule, devant le phénomène de prof qui lui a mis une note de 80 % dans le cours complètement inouï où il est le meilleur.
Et pourtant, en tant qu’enfant immigré, Mohammed a été inscrit dans la section latine parce que l’école du quartier n’a pas d’autre section que celle-là. Précisons que grâce à la ministre de l’éducation, qui veille à l’égalité et lutte contre l’élitisme, c’est la dernière année de chance pour les gosses éveillés nés dans ce quartier-là. L’année prochaine, les sections sans latin seront obligatoires, ce qui va certainement réduire l’élitisme, vu que les choix à l’inscription seront faits par les parents, les instituteurs ou en tout cas n’importe qui d’autre que le gosse lui-même et un prof qui ne l’aura même pas connu et n’aura pas pu lui montrer ce que c’est. Plus aucune chance de mettre en valeur comme ça un esprit méthodique et éveillé assorti d’une certaine poésie et d’un esprit d’ouverture précoce à ce qui est différent, ancien, gratuit, bizarre, etc.
— Et ça va vraiment être un cours comme ça jusqu’à ce que j’aie dix-sept ans ?
— Oui. Enfin non. Quand tu auras quinze ans, ça va être encore plus fantastique et quand tu en auras dix-sept, ce sera encore plus extraordinaire : tu vas carrément te payer le luxe de lire dans le texte des types aussi incroyables que Virgile, Lucrèce, Cicéron et Tacite. Ce qui va rester comme en première année, c’est qu’ils ne mettront pas un ablatif quelque part sans que tu ne saches pourquoi.
— Heu. Et le grec, c’est la même chose ?
— Écoute, tu verras à la fin de l’année prochaine si tu veux faire du grec aussi et j’essayerai de vous montrer à quoi ça ressemble avant la fin de la deuxième. Mais si tu es heureux au cours de latin, je ne vois pas pourquoi tu ne te payerais pas le grec, tant que tu y es : en fin de compte, à la base, c’est le même truc en grammaire et pour ce qui est de la culture, ça vole souvent encore un cran plus haut dans l’inattendu. C’est bien simple : on ne peut pratiquement se payer ça que quand on est ado.
Le Portique demande alors dans un message la permission à Denis Liégeois de publier sa réaction. Seconde réponse...
Évidemment, car il n’y a pas de risque : le gamin en question ne s’appelle évidemment pas Mohammed dans la réalité.
Ce qui est triste, c’est que si j’en avais un qui s’appelait réellement Mohammed, je ne pourrais pas dire qu’il lui arrive la même chose. Et évidemment, j’en ai aussi un à qui il arrive la même chose et qui s’appelle réellement Mohammed.
Je ne peux pas non plus dire que j’ai une collègue prof de latin qui est 100 % Africaine et essayer de disserter sur ce qui a bien pu l’amener à faire ces études et ce métier. On arrache ensemble les affichettes racistes que les salauds de fascistes collent sur les poteaux de signalisation à la sortie de l’école.
Je ne peux pas non plus dire qu’il y a vingt ans, dans une autre école, ma meilleure élève en rhétorique (c’est comme ça qu’on appelle la dernière année de l’enseignement secondaire en Belgique) était une enfant adoptée d’origine coréenne.
C’est dingue, tout ça. Il y a des penseurs qui croient des trucs sur ce qui est important dans notre culture et des gosses réfractaires et obstinés qui pensent manifestement autre chose.
Y compris contre leurs parents, d’ailleurs, parfois. Ma femme (elle aussi enfant d’immigrés) me dit que quand elle avait l’âge du secondaire, son père mettait les livres au feu en lui disant qu’une fille, ça devait coudre et se marier.
Un de mes gamins m’a dit que quand il était à l’école primaire, s’il revenait à la maison avec une interro ratée, au lieu de réfléchir à la situation, sa mère refusait de la signer.
Un autre m’a dit qu’il avait des difficultés à éveiller son parent unique pour obtenir une signature, vu qu’il est hors d’usage vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
On en a un dont le père est tellement camé qu’il ne peut pas ramasser son joint s’il tombe par terre.
À côté de ça, l’image du fils de notaire qui fait « rosa, rosa, rosam » comme dans la chanson de Brel, elle prend de l’âge. Les gosses qui font du latin malgré ça en 2006, ce n’est pas rien. Je me demande parfois s’ils n’ont pas encore plus besoin de latin que de calcul ou de français, précisément à cause du côté apparemment « inutile » du latin.
L’art pour l’art, la culture pour la culture, le savoir pour le savoir, la poésie pour la poésie et l’amour pour l’amour, ils ne le trouvent pratiquement que là. Avec des milieux familiaux pareils, une société de l’individualisme forcené, une idéologie de la réussite personnelle friquée et un enseignement du genre « adéquation de la formation à l’emploi », je me demande où on peut encore respirer un coup, à douze ou quinze ans, une bonne bouffée d’humanisme pur, si ce n’est au cours de latin.
fr.lettres.langues-anciennes.latin
Extrait de l’entretien de Paul Veyne avec le magazine Lire :
Lire : Le combat pour le maintien du latin et du grec dans le secondaire est-il le vôtre ?
P.V. Non, pas du tout. Pour être franc, je m’en fous complètement.
Lire : Comment !
P.V. Il serait plus utile que les enfants étudient l’allemand plutôt que le latin et le grec : c’est une langue à déclinaison difficile. Je ne crois pas que savoir le latin fasse mieux connaître le français. Par contre, connaître le bon français facilite la compréhension du latin. Combien d’étudiants en grec et latin peuvent-ils lire couramment les poètes latins ou grecs ? Je lis la prose grecque mais pas la poésie grecque car c’est un langage très différent du grec usuel, très compliqué. Quand un Grec fait de la littérature, il n’écrit pas en grec mais en prose d’art, et quand il écrit de la poésie, il use d’une langue spéciale. Cela dit, je n’ai pas envie de fâcher les défenseurs du latin et du grec à l’école : ce qui est important n’est pas de maintenir le latin et le grec mais qu’il y ait à chaque génération et dans chaque pays cinq cents types capables de traduire du latin et du grec.
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- par
Robin Delisle
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