Le portique

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Un nouvel horizon : l’archéologie expérimentale

mercredi 15 mars 2006.

Les archéologues n’étudient donc pas seulement de la poterie et de la bijouterie, des temples et des tombeaux, des fossés et des tertres, mais aussi des sédiments de lacs, des ossements d’animaux, des excréments et des parasites.

Philippe Rathz dans Invitation to Archaeology définit ainsi le travail de l’archéologue. La Rédaction du Portique a pourtant rencontré une espèce nouvelle d’archéologues aux techniques de recherche aussi audacieuses que novatrices...

Brice Lopez, vous êtes le président d’ACTA expérimentation : pouvez-nous nous expliquer en quoi consiste l’archéologie expérimentale, et quel est son apport à l’archéologie classique ?

Je suis le directeur d’ACTA, le professeur Eric Teyssier en est le président. Mon travail est celui du spécialiste en sport de combat. L’archéologie expérimentale apporte une nouvelle vision des sources historiques et archéologiques. Comme un nouvel instrument de mesure qui donne un angle de vue nouveau. L’archéologie expérimentale des sports antiques se concentre sur les gestes liés aux sources et donne un point de vue très pratique.

ACTA expérimentation s’est surtout intéressé à la gladiature ? Vous-mêmes êtes professeur d’arts martiaux. Retrouvez-vous dans les pratiques de combat anciennes des techniques qui existent encore aujourd’hui ?

ACTA travaille sur tous les sports de l’antiquité, la gladiature étant une de nos spécialités. Le corps humain n’a pas beaucoup changé en 2000 ans, en tout cas les grands principes sont les mêmes. Le coude est au centre des membres supérieurs,.... Donc les principes biomécaniques et physiologiques qui régissent les actes moteurs restent les mêmes. Par conséquent nous retrouvons des actes moteurs communs aux disciplines anciennes et modernes, sans pour autant qu’il y ait un lien historique mais tout simplement la même réponse donnée à la même préoccupation à deux époques différentes parce que le corps impose des contraintes identiques à ces deux époques.

Pouvez-vous nous expliquer comment vous vous y prenez pour exploiter les sources iconographiques et épigraphiques pour reconstituer des scènes de combat dans les arènes ? De même, vous écrivez que « chaque pièce individuelle de l’armement du gladiateur contient tous les renseignements relatifs au reste de l’équipement de sa propre catégorie et de celle de son adversaire caractéristique » : Pouvez-vous nous donner un exemple de la manière dont vous procédez avec des pièces d’équipement ?

Les sources servent à plusieurs niveaux mais on peut résumer en disant que je recherche les constantes, c’est à dire les éléments qui traversent les siècles et que l’on retrouve de façon quasi systématique. Je recherche les constantes physiques et les constantes technologiques (matériel). Si un élément se retrouve pendant des siècles et sur des sources venant de sites très différents il doit avoir une certaine importance. Surtout on diminue par se processus l’influence des codes artistiques. Ces constantes me donnent des indications sur les gestes ou sur les principes qui régissent les actes moteurs de tel ou tel combattant. De là élabore avec mon équipe des hypothèses que nous testons dans des cadres très variés afin de limiter les influences. J’observe beaucoup mon équipe au combat en leur donnant de temps en tant des indications pour voir les variations de comportement moteur. Une fois un ensemble de gestes codifiés nous retournons vers les élèments sources et avec les spécialistes comme le professeur Teyssier nous regardons si l’on reste historiquement correct. Et nous recommençons le processus des dizaines de fois. il ne faut jamais se satisfaire d’un résultat qui semble bon, il peut y avoir mieux. Je reviens régulièrement sur des gestes déjà bien étudiés pour améliorer nos gestes. Et il est clair que la gladiature et un art de combat très complet, l’équipe professionnelle qui combat tous les jours progresse sans cesse et atteint aujourd’hui un niveau inégalé dans la maîtrise des "armaturae" gladiatoriennes du Haut Empire Romain. Nos affrontements n’ont rien à voir avec les pseudos combats que l’on voit encore malheureusement trop souvent à la télévision au cinéma ou pire encore sur certains sites archéologiques qui se contentent "d’à peu près". Nous ne reconstituons pas des scènes de combats, nous combattons vraiment. Pour finir et illustrer le passage du livre dont vous parlez, je prendrais l’exemple du protège tibia. Si je prends n’importe quel protège tibia de gladiateur je peux à partir de là reconstruire la majorité de l’équipement du gladiateur et donc ensuite de son adversaire. En tout cas les grandes constantes. En effet c’est comme retrouver les roues d’une voiture de course. Elles sont toutes différentes et spécifiques à un type de compétition. Un spécialistes peut vous dire à quelle voiture elles appartiennent et quelle type de course elles font. La roue d’un 4X4 ne peut convenir que pour un 4X4, etc,... Un protège tibia de provocator a une taille bien particulière, il implique un bouclier particulier, un casque particulier, etc,... Les autres armaturae ont des protections de jambe différentes. Cette analyse peut être faite quasiment pour tous les éléments de tous les gladiateurs. Chaque pièce de l’armure contient tous les renseignements relatifs au reste de l’équipement du gladiateur auquel elle correspond.

Vous étudiez aussi l’armée romaine : pouvez-vous nous dire ce que l’archéologie expérimentale a appris de plus sur l’armée romaine qui aurait jusuqu’ici ignoré ? En somme, s’agit-il de reconstitutions ou bien de travaux de recherche ? Pouvez-vous nous donner des exemples ?

Je ne peux répondre à cette question sans être un peu polémique mais ce n’est pas pour me déplaire. Jusqu’à aujourd’hui il n’existe à ma connaissance que deux groupes au monde qui font véritablement de l’archéologie expérimentale de combat antique. Ars Dimicandi et Dario Battaglia en Italie et ACTA en France. Les autres font de la très bonne reconstitution de l’équipement mais sur l’utilisation ne font que des hypothèses intellectuelles souvent bien loin de la vérité physiologique. Il n’est pas rare de les voir affirmer quelque chose qu’ils sont incapable de réaliser. Exemple le pilum qu’ils disent lancer à plus de trente mètres mais qu’ils sont incapables de jeter à plus de quelques pas. Nous ne faisons pas vraiment de grands travaux sur l’armée car il faudrait une nombre trop important de testeurs. en effet l’armée romaine ce n’est pas un combat individuel mais un combat de groupe et très important. Nous pouvons faire des tests sur le maniement d’une partie du matériel mais cela reste très aléatoire tant que nous ne regrouperons pas des centaines de testeurs pour réaliser de vrai protocoles. J’ai fait des propositions dans ce sens mais beaucoup refuse de travailler avec moi, et même de subir un vrai entraînement de combat. C’est tellement plus facile de faire semblant et de parader devant la foule en roulant des mécaniques que peut veulent vraiment suer et souffrir pour apprendre à utiliser son corps et le matériel à son maximum de potentiel et d’efficacité.

Pensez-vous que l’archéologie expérimentale soit transférable à d’autres domaines que les aspects martiaux ? Avez-vous connaissance d’expérimentations en cours ? Vous-même, envisagez-vous de vous attaquer à d’autres sujets ?

Bien sûr l’expérimentation s’adapte très bien à d’autres sujets. Beaucoup d’expérimentations sont réalisés par des chercheurs sur les arts du feu, la cuisine,... Nous travaillons dans le domaine sportif uniquement et en ce moment l’équipe pro d’ACTA travaille sur saut en longueur, javelot, disque des JO mais aussi sur les combats de gladiateurs en équipe et sur les performances physiques des "comédiens".

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