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Emploi : mode d’emploi, le retour de l’hérésie.

vendredi 21 avril 2006, par César Borgia

"Certes, l’ouvrier moderne peut acquérir certains biens que Louis XIV aurait été enchanté d’obtenir, sans pouvoir le faire - par exemple, des appareils modernes de prothèse dentaire. (...) L’éclairage électrique n’améliore pas grandement le confort de quiconque est assez riche pour acheter un nombre suffisant de chandelles et pour rémunérer des domestiques pour les moucher. Les tissus bon marché de laine, de coton et de rayonne, les chaussures et automobile de série représentent des fruits caractéristiques de la production capitaliste : or, en règle générale, de tels progrès techniques n’ont guère amélioré le sort des riches. La reine Élisabeth possédait des bas de soie. L’achèvement capitaliste n’a pas consisté spécifiquement à accorder aux reines davantage de ces bas, mais à les mettre à la portée des ouvrières d’usine, en échange de quantités de travail constamment décroissantes."

J.A Schumpeter, Capitalisme,Socialisme et Démocratie, Payot, 1990, (p.96-97)

« On peut se demander si l’art d’acquérir la richesse [khrêmatistikê] est identique à l’art économique [oikonomikê], ou s’il en est une partie ou l’auxiliaire. [...] On voit clairement que l’économique n’est pas identique à la chrématistique. Il revient à ce dernier de procurer , à l’autre d’utiliser . Quel autre art que l’économie s’occupera de l’utilisation des biens dans la maison ? » (Aristote, La Politique, I, 8-9, 1256a 3-5).

« Il y a une forme d’acquisition qui par nature appartient à l’économie : ou bien les ressources existent ou bien l’économie doit les faire exister. Il s’agit de la constitution des réserves de biens nécessaires à la vie et utiles à la communauté d’une cité ou d’une famille [...] Ainsi il existe un art naturel d’acquérir pour les administrateurs de famille [oikonomois] et les administrateurs de cité [politikois] » (1256b 27-38).

« L’art d’acquérir [khrêmatistikê] est-il ou non affaire du chef de famille et de l’homme en charge de la cité [politikou] ? Encore faut-il que ces biens existent. De même que la politique ne fait pas les hommes mais s’en sert après les avoir reçus de la nature, de même la nature doit fournir la terre, la mer et le reste dont l’administrateur familial [oikonomos] doit disposer au mieux » (1257b 19-25).

On le voit, certaines problématiques, récurrentes par les temps qui courent, ne datent pas d’aujourd’hui.

Le CPE a fait le tour des blogs et des medias de tout type, tout du moins sur la toile française et même parfois étrangère. J’éprouve pour ma part un profond sentiment d’inquiétude à constater que la flexibilité de l’emploi paraît aux forces politiques de la France - pas seulement la France, d’ailleurs - l’amère potion magique qui rétablira les circuits économiques, tout comme au Moyen-Âge on effectuait une saignée afin de rétablir l’équilibre des humeurs.

J’ai toujours eu une grande sympathie pour les hérétiques de tout poil, et ce sentiment ne se dément pas quand bien même il s’agirait de sujet aussi sérieux que les théories économiques. Ainsi, je le clame haut et fort, je vois en Schumpeter un visionnaire sans égal, et déplore que ses travaux ne soient pas davantage lus par les décideurs politiques, les « politikoi » comme l’écrirait Aristote.

Alors, après les deux saines lectures que constituent le Politique de mon ami Aristote, et de Capitalisme, socialisme et démocratie de maître Schumpeter, je rends publiques quelques unes de mes méditations, les spécialistes excuseront les lieux communs.

- La flexibilité de l’emploi est prônée parce que le facteur travail a une forte propension à accroître les coûts de production quand il réclame sa juste rémunération.
- Quand les coûts de production d’une société sont supérieurs à ceux d’une société concurrente, les produits de la seconde sont moins coûteux que ceux de la première. Ceci ne vaut que s’il y a une société concurrente, bien entendu.
- On parle aujourd’hui d’économie mondialisée. Les marges de manoeuvre nationales n’existent presque plus. Conséquemment, on ne peut espérer lutter avec des nations dont les systèmes sociaux quasi-inexistants induisent des coûts de mains d’oeuvre plus de dix fois inférieurs à la plupart de ceux des pays les plus développés.
- Il est beaucoup plus facile d’enfoncer une porte ouverte qu’une porte fermée. Et on gagne beaucoup plus facilement sans péril qu’avec gloire. Plus clairement, quand il n’y a pas d’adversaires en face, il est plus aisé de gagner que lorsqu’il y en a.
- Une innovation couronnée de succès conduit à une puissance de marché sans égale, tout du moins, jusqu’à l’innovation suivante, puisque l’on se trouve seul sur le terrain.

Schumpeter distingue cinq types d’innovation :
- la fabrication de biens nouveaux
- de nouvelles méthodes de production
- l’ouverture de nouveaux débouchés
- l’utilisation de nouvelles matières premières
- une nouvelle organisation du travail

« L’impulsion fondamentale qui met et maintient en mouvement la machine capitaliste est imprimée par les nouveaux objets de consommation, les nouvelles méthodes de production et de transport, les nouveaux marchés, les nouveaux types d’organisation industrielle - tous éléments créés par l’initiative capitaliste. [...] L’histoire de l’équipement productif d’énergie, depuis la roue hydraulique jusqu’à la turbine moderne, ou l’histoire des transports, depuis la diligence jusqu’à l’avion. L’ouverture de nouveaux marchés nationaux ou extérieurs et le développement des organisations productives, depuis l’atelier artisanal et la manufacture jusqu’aux entreprises amalgamées telles que l’U.S. Steel, constituent d’autres exemples du même processus de mutation industrielle - si l’on me passe cette expression biologique - qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de Destruction Créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme : c’est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s’y adapter. »

On comprend clairement que des secteurs entiers se sinistrent au fur et à mesure que se créent de nouvelles activités économiques. Il est clair qu’il ne vaut mieux pas faire partie des « éléments vieillis du capitalisme » : les licenciements particulièrement brutaux des dernières années dans l’industrie française en attestent.

Schumpeter accorde une très grande confiance aux entrepreneurs. Ce sont , pour lui, les moteurs et les clefs de l’innovation, particulièrement pour les entreprises de taille modeste. Il observe d’ailleurs que l’apparition d’un entrepreneur innovant en génère d’autres, toujours plus nombreux. Il est donc patent qu’il faut construire cette société d’innovation et la favoriser par tous les moyens. En effet, tout particulièrement pour l’emploi, il est évident que dans des secteurs non-concurrentiels, ou peu concurrentiels, parce que technologiquement très avancés, on court bien moins le risque d’avoir à faire face à une main d’oeuvre très compétitive à l’autre bout de la planète. L’innovation est donc facteur de création d’emplois, même si à court-terme, elle en détruit. On pourrait éviter très certainement cette destruction en modifiant considérablement notre vision de la formation : il faudrait passer d’une formation statique à une formation dynamique où l’on considère que le savoir-faire n’est jamais acquis, mais transitoire seulement. Ceci suppose un effort considérable sur la formation continue, et encore plus considérable sur les mentalités...

Voici quelques pistes de réflexion qui pourraient, je l’espère, ouvrir quelques perspectives :
- défiscalisation partielle ou totale des dépenses de recherche pour les entreprises
- formation continue en vue de l’acquisition de nouvelles techniques tout particulièrement dans les secteurs concurrentiels.
- suppression des charges pour une entreprise qui se crée dans un secteur de pointe
- accroissement substantiel des budgets de la recherche (y compris fondamentale), tout particulièrement quand cette dernière a des applications pratiques.

Cette liste n’est bien sûr pas exhaustive. Schumpeter prévoyait qu’un jour l’intervention de l’état serait nécessaire pour corriger les désordres engendrés par un marché en roue libre, et pour lui, tôt ou tard, le capitalisme avait vocation à s’effondrer pour laisser la place au socialisme. Mais il n’avait pas imaginé les formidables capacités d’intervention de l’état dont nous disposons aujourd’hui. L’Etat peut agir, aujourd’hui, en amont même de l’économie, c’est à dire non quand il est trop tard (rachat d’entreprises déficitaires, déficits épongés), non quand cela risque de poser des problèmes de voisinage (intervention directe pour empêcher le rachat d’un groupe français par un groupe étranger) mais bien avant, afin que de tels événements ne se produisent pas. Gouverner, c’est anticiper, dit-on...

L’innovation a deux ennemis : le conservatisme et la dispersion. Pas de chance, en France, la dispersion porte la plupart du temps le masque de l’innovation pour se faire avaliser, mais elle n’en a que les apparences, tandis que la conservatisme rêve d’un âge doré qui n’a jamais existé. Deux illusions aussi sournoises que dangereuses qui contaminent en particulier les systèmes d’éducation , coexistant souvent pour le pire. Le conservatisme bloque tout changement, et la dispersion entrave toute continuité dans l’effort.

Il reste à prononcer un plaidoyer pour les humanités classiques pour conclure cet article. Quel rapport avec l’innovation, me direz-vous ? Eh bien, à considérer l’histoire dans toute sa longueur, tout du moins, l’histoire européenne, on constate que la culture gréco-latine a été de toutes les révolutions et de toutes les renaissances. Une société d’innovation est un système dynamique structurellement stable. C’est la tradition qui en apportant la stabilité, nourrit l’innovation. Le vocabulaire scientifique en est une parfaite illustration : on réutilise un langage vieux de 4000 ans pour énoncer des découvertes scientifiques, et, bien mieux, pour exprimer de nouveaux concepts. Cette réappropriation ne se limite d’ailleurs pas aux sciences : la publicité s’est emparée du filon également, associant le latin et le grec à la modernité.
Dans le Figaro, volet économique, daté du 3 août 2004, on pouvait lire quelques articles suprenants sur l’impact du latin dans la finance et la publicité.
En particulier dans l’article "Les banquiers fascinés par les « X » ", on apprenait que « la désinence en « is », l’une des plus emblématiques de la langue latine, fait fureur parmi les banquiers. C’est que, dit l’auteur d’un second article "Le latin envahit la finance", dans la finance tout spécialement, le latin occupe une place de roi, qu’il s’agisse des noms de banques ou de leurs produits financiers. La langue du droit romain inspire confiance [...] « Cette langue semble être à la plupart des autres ce que la pierre de taille est au torchis et au pisé », déclare du latin l’écrivain Julien Gracq. » Le monde des affaires en est manifestement persuadé. C’est qu’il y a deux choses dans le latin : tout d’abord, une rationnalité sous-jacente qui apparaît comme une garantie à ces manipulateurs de concepts -fussent-ils arithmétiques - que sont les financiers. Ensuite dans notre notre monde mouvant, ce non-être d’un nouveau genre que sont les cotations des valeurs, le latin, lui, n’est pas soluble dans les indices boursiers. Bien au contraire, il est pérenne.
Ainsi l’émergence incessante des langue et culture latines dans notre quotidien est au fond un gage de survie. Ce phénomène n’est pas passé inapperçu aux héritières des societates, qui posèrent jadis, les jalons de l’empire économique du monde romain...

On peut étendre la validité du raisonnement à toutes les humanités de toutes les civilisations. L’expansion chinoise, assurément, se nourrit certainement davantage du confucianisme (élément stable) et du taoïsme (élément dynamique) que des apports de la modernité occidentale. Le jour où le monde arabo-persan se décidera à puiser dans son très riche patrimoine humaniste, on assistera alors certainement à un nouvel âge d’or, digne des temps du califat de Cordoue. De grands groupes pharmaceutiques ont réalisé ces dernières années, que les shamans de l’Amazonie étaient les dépositaires de l’antique savoir inca en matière de médecine et se sont soudainement mués en ardents défenseurs de la bio-diversité et de la forêt amazonienne. Cette dernière pourrait bien être bientôt la seule zone de la planète où le plein-emploi sera garanti...

Les exemples ne manquent pas, et vérifient l’apport de la tradition à tous les étages de la société. Il nous reste, nous autres Français et Européens, à tenter de bâtir cette société innovante en se nourrissant de la substantifique moëlle issue du passé.