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Puka Nina : Enquête en terre inca

Portrait d’une agence touristique bien peu commune au Pérou

dimanche 23 avril 2006, par Robin Delisle

Le Machupicchu, le Lac Titicaca et la Ville Impériale Inca de Cusco sont quelques-uns des milliers d’attraits qu’offre ce fabuleux pays qu’est le Pérou... La côte, les Andes et la Forêt Amazonienne péruvienne sont un creuset de richesses, tant culturelles que naturelles... paysages sans comparaison possible, ethnies riches de leur culture, civilisations extraordinaires et terres oubliées sont là pour rappeler que le Pérou est le pays le plus varié du monde... 28 des 32 climats répertoriés sur la planète se répartissent entre la Côte et le bassin amazonien, en passant par cette fabuleuse barrière qu’est la Cordillère des Andes...

Le Portique s’entretient avec Nicole de Cartagena et Olivier Cartagena maîtres d’oeuvre d’un projet touristique hors-norme autour de la culture inca.

1. Olivier et Nicole Cartagena, vous avez choisi pour le nom de votre agence des termes
pour le moins évocateurs, vous le dites vous-même sur votre site : Puka Nina signifie en
quechua le "Feu Rouge", c’est-à dire le feu du soleil des Andes, le feu des Incas en
quelque sorte, dont la couleur emblématique était le rouge. Ce choix n’est sans doute pas
le fruit du hasard : pouvez-vous l’expliquer aux lecteurs du Portique ?

Nous avons beaucoup hésité lors du choix du nom de notre agence. Surtout, nous ne voulions absolument pas des noms trop touristiques, qui incluent les termes anglais : travel, tour, etc... comme c’est l’habitude ici. Nous cherchions donc un nom qui se rapproche à la fois des Incas et de leur milieu naturel, les Andes, un nom aussi qui soit facilement prononçable par des gens de langue étrangère au quechua, ce qui est la majorité du globe... Il nous a donc semblé que Puka Nina, de par sa brièveté, sa facilité de prononciation et son symbolisme (le feu des Andes, le Soleil, emblème des Incas) remplissait ces diverses conditions.

2. Vous évoquez sur le site de votre agence un site, lui bien réel, car archéologique, le
site de Caral, par exemple, qui daterait de plus de 4500 ans : pouvez-vous nous en dire
plus à ce sujet ? Jusqu’ici on datait à -1000 l’apparition de la civilisation au Pérou...

En effet, l’histoire de toutes ces civilisations, heureusement, est faite de découvertes et de rebondissements. C’est grâce à cela qu’ on remonte de plus en plus loin dans le temps, pour les civilisations amérindiennes notamment, qui ne jouissaient pas jusque là d’un passé aussi antique que les autres civilisations d’Orient ou d’Europe. On pensait, il n’y a pas encore longtemps, que Chavín, dans la Cordillère Blanche (vers le nord du pays), dont l’existence se situe environ à -1000 avant notre ère, constituait le berceau des cultures péruviennes. On sait maintenant qu’il n’en est pas ainsi.
D’abord, le site de Kotosh, situé dans les environs de Huánuco, dans les Andes centrales du Pérou, qui comprend principalement le Temple des mains croisées est un des plus anciens édifices religieux du territoire péruvien : un site, effectivement, qui remonterait à plus de 4200 ans...
Maintenant, parlons de Caral ...
A 200 km au nord de Lima, dans la vallée de la rivière Supe, s’étend le site de Caral, connu déjà depuis 1905 mais exploré seulement à partir de 1994 par l’archéologue d’origine péruvienne Ruth Shady Solis, de l’université de San Marcos, qui faisait bien sourire ses collègues lorsqu’elle prétendait que le site était plus ancien que ceux des Mayas du Mexique ! Entreprenant des fouilles et des datations de matériel prélevé sur le site, elle et son équipe étonnèrent fortement le petit monde de l’archéologie d’Amérique : pensez donc ! Selon un prélèvement effectué sous la place circulaire de la Grande Pyramide, Caral daterait de -2627 avant JC ! D’autres prélèvements donnent même une antiquité un peu supérieure, jusqu’à -2900 avant JC selon Ruth Shady, avec une occupation d’un millénaire environ.
Si nous décrivons rapidement Caral, nous pouvons dire que ce site qui surplombe la rivière, possède une zone centrale de 65 hectares, autour de laquelle sont répartis six grands tertres à plateforme, avec une zone résidentielle pour chaque tertre et quelquefois une place circulaire. En fait, il s’agit de pyramides tronquées à terrasses, dont la plus grande mesure 18 m de hauteur ! C’est la plus monumentale du Pérou. Caral avait peut-être 3000 habitants. C’était une ville qui faisait preuve d’une hiérarchie sociale, propre à toute société organisée : au sommet de la pyramide habitaient les personnes influentes, alors que les tisserands, les artisans, ce que nous pourrions appeler la classe moyenne s’il y eut cette notion, logeaient dans des maisons en torchis sur les bords de la pyramide. Enfin, à la périphérie, dans des cabanes, habitaient les ouvriers, les serviteurs et les paysans.
L’étude de Caral et l’importance qu’à juste titre lui a donnée Ruth Shady Solis pose un sérieux problème aux archéologues, qui situent plutôt l’origine des civilisations péruviennes dans les Andes, bien que certains, et non des moindres, comme Julio C. Tello, la situent en forêt amazonienne : l’origine côtière de toutes ces civilisations, qui se seraient établies sur la Côte Pacifique grâce aux richesses de la mer, auraient développé des sociétés organisées avant d’émigrer vers l’intérieur...
Notons, pour terminer, que -2627 correspond dans la chronologie historique, à l’époque des premières pyramides égyptiennes, dont celle de Saqqarah, de Djoser...

3. Vous donnez la définition d’un nouveau tourisme que vous appelez équitable :
pouvez-vous développer vos conceptions sur ce point ?

Un tourisme équitable est un tourisme qui fait participer les populations locales. Bien sûr, dans cette question du tourisme, il est évident que les parts ne sont pas égales et que la population n’a accès aux bienfaits du tourisme, quand elle y a accès, que de manière réduite. C’est pour cette raison qu’il est très important de donner une part de ce tourisme à la population locale indigène, quand cela est possible. Dans les circuits de Puka Nina, nous incluons souvent des moments passés avec les paysans, qui leur sont rémunérés, ou bien des jours entiers vécus dans des communautés indigènes, rémunérés également, afin de pouvoir susciter de part et d’autre une meilleure compréhension de chacun. Malheureusement, les obligations liées à la visite des sites (Machupicchu et autres) et les activités purement touristiques incontournables, font de ce tourisme équitable un petit pourcentage de l’activité touristique globale, mais nous pensons sincèrement que c’est un domaine à développer absolument, et non seulement dans les activités touristiques, mais aussi dans l’incitation d’un certain commerce équitable, ce que nous faisons très régulièrement : par exemple, acheter des produits artisanaux de préférence à la population locale plutôt que dans les boutiques.
Et puis, le tourisme équitable, bien entendu, passe aussi par le respect, non seulement des populations locales, mais des porteurs, des guides et des transporteurs qui sont le pilier du tourisme en général. Puka Nina ne se sent pas la vocation de payer un moindre prix son équipe pour présenter au client potentiel un circuit bon marché. Le bon marché, contrairement à bon nombre d’agences, n’est pas le but de Puka Nina. Son but est la qualité et l’équitabilité de ses services.

4. Vous avez un point de vue très intéressant sur l’observation dans un cadre touristique
 : vous dites que tout observateur déforme l’objet observé. Pouvez-vous développer cette
réflexion ?

Oui, en effet, tout observateur déforme l’objet observé, en ce sens que tout visiteur laisse forcément un impact sur la population. Faut- il pour cela cesser de venir ? Ce serait malhonnête pour une agence de tourisme de répondre positivement à cette question... Cependant, c’est le devoir de l’agence, pensons-nous, de former son personnel afin que celui- ci soit en mesure de prôner envers les touristes un respect total de l’environnement et de la population.
L’impact, puisqu’il y a obligatoirement impact, doit être le plus léger possible. Comment y arriver ? D’abord, ne pas traiter les gens comme des mendiants. Certains touristes se donnent bonne conscience en apportant de nombreux cadeaux, qu’ils distribuent au hasard des rencontres. Ce n’est peut-être pas comme cela qu’il faut voir la chose. Certes, les paysans sont pauvres, mais pauvres aux yeux de qui ? Surtout aux yeux des habitants de pays industrialisés, pour qui la notion de pauvreté est autre que celle qu’on peut imaginer ici, au Pérou. Il faut donner, oui, mais pas à n’importe quel prix, surtout pas à celui d’humilier.

5. A propos du règne de *Tupaq Inka Yupanki *vous dites de sa dynastie « qu’elle eut la
sagesse de la planification, de la prévision à long terme, de l’organisation sociale et
qu’elle conquit de nombreux peuples sans presque faire la guerre, avec comme arme
principale une proposition sociale unique au monde. »
Pouvez-vous nous développer tous ces points avec quelques exemples, tout particulièrement
la proposition sociale ) laquelle vous faites allusion ?

En ce sens, il s’agit de Pachakuteq, père de Tupaq Inka Yupanki, le premier des Incas à avoir offert à son peuple une proposition inédite : d’abord, épuiser trois propositions de paix avant de faire la guerre. C’était très sage pour l’époque ! Pachakuteq a sans doute été le plus grand homme d’Amérique, le fondateur de l’empire inca, un empire qui a brillé particulièrement par son organisation sociale et par son souci de l’individu. On considère qu’il a régné plus ou moins entre 1438 et 1471, date à laquelle son Fils Tupaq Yupanki lui aurait succédé pour continuer son œuvre.
Le « réformateur du monde » tel que son nom l’indique a indéniablement agi avec une extrême réflexion. Il lui a fallu d’abord établir un programme rationnel théorique, avec un sens rigoureux de la prévision, de la planification, ensuite appliquer ce programme forcément de façon autoritaire et établir des lois garantissant la continuité de ce programme, en un mot ordonner ces lois en système. C’est grâce à lui que cet empire d’une quinzaine de millions d’habitants a pu faire un formidable bond en avant en ajoutant un sens à sa démarche historique : la prévision.
L’organisation de cet empire, le Tawantinsuyu, dont la capitale était Cusco, requérait d’une puissante administration et d’une centralisation rigoureuse, ainsi que de moyens de communication hors pair. La société des paysans était organisée selon le système décimal : elle comprenait des chefs de famille, des chefs de dis familles, de cent, de mille et de dix mille familles, les derniers ayant une suprématie sur les premiers. Une société, d’ailleurs, très hiérarchisée, avec les Incas ou nobles à la tête, un groupe particulier d’artisans, de commerçants et enfin, à la base de cette grande pyramide : les paysans, la grande majorité de la population, recrutés périodiquement, selon le système de la mit’a (travail dû à l’état), pour travailler soit dans les champs des nobles ou des prêtres, dans les mines, dans les armées, dans les travaux publics... Une terre qui ne peut appartenir à l’individu et qui donc appartient à l’état, dont on ne peut par conséquent hériter et qui est sans cesse redistribuée selon les naissances et les morts. Une terre incroyablement mise en valeur par les travaux collectifs d’utilité publique, l’irrigation, la fertilisation par le guano (excréments des oiseaux marins) pour obtenir une rentabilité maximum, la construction de terrasses de cultures sur les pans des Andes pour augmenter la surface agricole. Car n’oublions pas que le principal souci de l’Inca n’a jamais été de faire la guerre, mais de créer des excédents de produits, pour éviter les famines et inonder de vivres de toutes sortes les terres à annexer. Venait ensuite la formidable proposition sociale faite à ces peuples en projet d’annexion : la sécurité à vie, la prise en charge de l’individu, grâce à ce système, de sa naissance à sa mort ! Et si l’on parle de prévision, citons les innombrables greniers où l’on engrangeait tous ces produits en surplus pour le bien-être du peuple et la réussite de la diplomatie et des conquêtes.
Une pensée bien hardie pour l’époque et qu’on ne retrouve dans aucune autre société.

6. Ma dernière question est nettement plus politique : Evo Morales en Bolivie a choisi de
se faire introniser dans un ancien temple Indien : Au début de la cérémonie, il a
remercié la Terre nourricière pour sa victoire et promis "de rechercher égalité et
justice". La civilisation de Tiawanacu fleurissait sur les rives du lac Titicaca il y a
7.000 ans.
Elle a disparu sans laisser aucune trace écrite et sans que l’on connaisse par conséquent
les causes de son anéantissement. C’est là qu’Evo Morales a choisi d’être béni par des
prêtres indiens, les héritiers de cette culture qui avait précédé la civilisation inca.
Que pensez-vous de ce choix ? Pouvez-vous nous le commenter ? Plus généralement, quelles
résurgences des civilisations incas et pré-incas constatez-vous dans la vie de tous les
jours des Péruviens et des Boliviens ?

Evo Morales a choisi de se faire intrôniser, pourrait-on dire, bien que le mot ne soit pas exact puisqu’il s’agit d’une démocratie, sur le site de Tiawanako. C’est une constante qui revient chez tous ces dirigeants qui se disent porteurs d’un message de paix et d’égalité. Le Président Alejandro Toledo, au Pérou, a fait la même chose en 2001, à Machupicchu... Nous pensons que c’est une attitude qui n’est pas forcément raisonnable ni fondée, en tout cas, personnellement, elle me semble déraisonnée. Qui peut se vanter d’égaler ces civilisations qui ont forgé ces peuples d’Amérique et devant lesquelles nous nous devons d’avoir le plus grand respect. Il en va de même pour le candidat nationaliste Humala, qui participera au deuxième tour des élections péruviennes d’ici peu et qui s’est déguisé (le mot n’est pas trop fort !) quelquefois pour sa campagne en Inca ! Peut-on raisonnablement penser qu’il sera bon pour des pays comme le Pérou ou la Bolivie de revenir à d’anciens systèmes économiques préhispaniques, comme par exemple le troc, comme on a pu l’entendre dire de la bouche de certains nationalistes ? Les réalités actuelles ne sont bien sûr plus les mêmes qu’il y a cinq siècles. Ces civilisations ont surgi et se sont développées dans des conditions qui n’ont rien à voir avec celles qui existent à l’heure actuelle. Qu’en est-il de ces maires qui se font appeler Pachakuteq (comme l’ex-maire Salízar, de Cusco) ? Cela nous semble hors de propos. Evo Morales veut apparaître pour son peuple un leader de la justice sociale. On a cru en lui, il faut attendre les résultats pour pouvoir juger, car les Boliviens, lorsqu’ils sont déçus, vont jusqu’au bout dans la violence et la répudiation, et Morales a beaucoup promis. Trop certainement.
Mais il est clair que les peuples latins exigent un changement en ce qui concerne la répartition des richesses, et c’est le cas des personnes qui, par exemple ne tirent pas ou presque pas d’avantage du tourisme qui parcourt leur pays... Que peuvent penser ces gens qui voient arriver chez eux des cars entiers de touristes, qui descendent et les prennent en photo ? Il y a effectivement un malaise, mais la solution n’est certainement pas dans un recul nationaliste violent... et cette répartition des richesses est à notre avis un des points sensibles où les Agents de voyage peuvent jouer un rôle et marquer la différence... C’est en tout cas celui que veut jouer Puka Nina Pérou, en essayant de faire travailler les locaux plutôt que les grandes chaînes hôtelières...
En ce qui concerne le thème des résurgences des civilisations inca et préincas chez les Péruviens et les Boliviens, elles sont visibles chaque jour. En 1572, après la mort du dernier Inca de Vilacabamba, Tupaq Amaru, qui marque la fin officielle des Incas, le vice-roi Francisco de Toledo a déclaré la mise en œuvre par l’Inquisition de l’extirpation de l’idolâtrie, c’est- à dire l’anéantissement de toute la culture et la main mise de l’administration espagnole sur tout le territoire. Or, malgré l’action des ordres religieux qui se sont attaqués à cette tâche, l’extirpation de cette idolâtrie n’a pas vraiment eu lieu, et plus encore, les Espagnols, peu à peu, ont pris eux-mêmes la marque de la religion locale. C’est ainsi qu’encore, de nos jours, la classe moyenne (professeurs, avocats...) fait chez elle, au début du cycle agricole, en août, des rites d’antan, des paiements à la terre avec un paqo (chaman) pour obtenir la chance sur la maison. On ne fait pas venir un prêtre pour cette occasion qui pourrait bénir le logis, on fait venir le paqo. C’est un exemple parmi tant d’autres de la résurgence, aussi bien en Bolivie (par exemple, à La Paz, la fameuse rue des sorciers) qu’au Pérou, des coutumes ancestrales, qui n’ont pu mourir avec le temps. Autre fait : les Espagnols ont voulu supprimer, dans le territoire récemment occupé, les processions de momies, fréquentes du temps des Incas, les remplaçant par des statues que l’on sortait en procession. De nos jours, il faut voir en ces nombreuses processions de statues la résurgence du culte des morts d’autrefois.
Nous pourrions citer de très nombreux exemples de cette réalité, que l’on regroupe en général sous le nom de syncrétisme, mélange ou superposition, cela dépend, des coutumes traditionnelles et de la société actuelle.

Puka Nina, le site : http://www.pukanina.com/accueil.html

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