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La pierre d’Héraclée

vendredi 5 mai 2006, par Robin Delisle

Socrate et Ion conversent. Ils essaient de déterminer quelle est la nature de l’inspiration poétique. Peu auparavant (533c-534e) Socrate a comparé l’inspiration poétique et ce qu’elle suscite à une pierre magique appelée pierre d’Héraclée qui a le pouvoir non seulement d’attirer les anneaux métalliques, mais aussi de les magnétiser de sorte qu’ils attirent à leur tour d’autres anneaux. Le poète est lui aussi un anneau qui est magnétisé par la divinité de sorte qu’il attire les spectateurs. Dans le texte suivant, Socrate développe cette image.

La Pierre d’Héraclée

V. SOCRATE. Je la vois, Ion, et je vais t’expliquer quelle elle est, à m
on avis. Il existe, en effet, chez toi une faculté de bien parler de
Homère, qui n’est pas un art, au sens où je le disais à l’instant, mais
une puissance divine qui te meut et qui ressemble à celle de la pierre
nommée par Euripide Pierre Magnétique et par d’autres pierre d’Héraclée.
Cette pierre nin seulement attire les anneaux de fer eux-mêmes, mais
encore leur communique la force, si bien qu’ils ont la même puissance
que la pierre, celle d’attirer d’autres anneaux ; en sorte que parfois
des anneaux de fer en très longue chaîne sont suspendus les uns aux
autres ; mais leur force à tous dépend de cette pierre. Ainsi la Muse
crée-t-elle des inspirés et, par l’intermédiaire de ces inspirés, une
foule d’enthousiastes se rattachent à elle. Car tous les poètes épiques
disent tous leurs beaux poèmes non en vertu d’un art, mais parce qu’ils
sont inspirés et possédés, et il en est de même pour les bons poètes
lyriques. Tels les corybantes dansent lorsqu’ils n’ont plus leur raison,
tels les poètes lyriques lorsqu’ils n’ont plus leur raison, créent ces
belles mélodies ; mais lorsqu’ils se sont embarqués dans l’harmonie et
la cadence, ils se déchaînent et sont possédés. Telles les bacchantes
puisent aux fleuves le miel et le lait quand elles sont possédées, mais
ne le peuvent plus quand elles ont leur raison ; tels les poètes
lyriques, dont l’âme fait ce qu’ils nous disent eux-mêmes. Car ils nous
disent, n’est ce pas, les poètes, qu’à des fontaines de miel dans les
jardins et les vergers des Muses, ils cueillent leurs mélodies pour nous
les apporter , semblables aux abeilles, ailés comme elles ; ils ont
raison, car le poète est chose ailée, légère, et sainte, et il est
incapable de créer avant d’être inspiré et transporté et avant que son
esprit ait cessé de lui appartenir ; tant qu’il ne possède pas cette
inspiration, tout homme est incapable d’être poète et de chanter. Ainsi
donc, comme ils ne composent pas en vertu d’un art, quand ils disent
beaucoup de belles choses sur les sujets qu’ils traitent, comme toi sur
Homère, mais en vertu d’un don divin, chacun n’est capable de bien
composer que dans le genre vers lequel la Muse l’a poussé, l’un dans les
dithyrambes, l’autre dans les éloges, l’autre dans les hyporchèmes,
l’autre dans la poésie épique , l’autre dans les ïambes ; dans les
autres genres, chacun ne vaut rien. Ils parlent en effet, non en vertu
d’un art, mais d’une puissance divine ; car s’ils étaient capables de
bien parler en vertu d’un art, ne fût-ce que sur un sujet, ils le
feraient sur tous les autres à la fois. Et le but de la divinité, en
enlevant la raison à ces chanteurs et à ces prophètes divins et en se
servant d’eux comme des serviteurs, c’est que nous, les auditeurs, nous
sachions bien que ce ne sont pas eux les auteurs d’œuvres si belles, eux
qui sont privés de raison, mais que c’est la divinité elle-même leur
auteur, et que par leur organe, elle se fait entendre à nous. La
meilleure preuve pour notre raisonnement, c’est Tynnichos de Chalcis qui
n’a jamais fait un poème digne d’être cité, mais qui composa le péan
chanté par tous, le plus beau presque de tous les chants, une vraie
trouvaille des Muses, comme il le dit lui-même. Cet exemple surtout me
semble avoir servi à la divinité, pour nous montrer dans nous laisser le
doute , que les beaux poèmes n’ont pas un caractère humain et ne sont
pas l’œuvre des hommes mais qu’ils ont un caractère divin et qu’ils sont
l’œuvre des dieux et que les poètes ne sont que les interprètes des
dieux, quand ils sont possédés quelque soit la divinité qui possède
chacun d’eux. Pour faire cette démonstration le dieu a inspiré à dessein
au plus mauvais des poètes la meilleure des poésies. Ne te semble-t-il
pas Ion que je dis la vérité ?
ION. Oui, par Zeus, je le crois, tu atteins pour ainsi dire mon âme avec
tes discours, Socrate, et il me semble qu’un don de la divinité permet
aux poètes de nous interpréter ces ouvrages qu’ils tiennent des dieux.

Platon, Ion 533c-534e

Σωκράτης

οἶσθα οὖν ὅτι οὗτός ἐστιν ὁ θεατὴς τῶν δακτυλίων ὁ ἔσχατος, ὧν ἐγὼ ἔλεγον ὑπὸ τῆς Ἡρακλειώτιδος λίθου ἀπ’ ἀλλήλων τὴν δύναμιν λαμβάνειν ; ὁ δὲ μέσος σὺ ὁ
[536a] ῥαψῳδὸς καὶ ὑποκριτής, ὁ δὲ πρῶτος αὐτὸς ὁ ποιητής : ὁ δὲ θεὸς διὰ πάντων τούτων ἕλκει τὴν ψυχὴν ὅποι ἂν βούληται τῶν ἀνθρώπων, ἀνακρεμαννὺς ἐξ ἀλλήλων τὴν δύναμιν. καὶ ὥσπερ ἐκ τῆς λίθου ἐκείνης ὁρμαθὸς πάμπολυς ἐξήρτηται χορευτῶν τε καὶ διδασκάλων καὶ ὑποδιδασκάλων, ἐκ πλαγίου ἐξηρτημένων τῶν τῆς Μούσης ἐκκρεμαμένων δακτυλίων. καὶ ὁ μὲν τῶν ποιητῶν ἐξ ἄλλης Μούσης, ὁ δὲ ἐξ ἄλλης ἐξήρτηται—ὀνομάζομεν δὲ αὐτὸ κατέχεται, τὸ δέ [536b] ἐστι παραπλήσιον ·

ἔχεται γάρ—ἐκ δὲ τούτων τῶν πρώτων δακτυλίων, τῶν ποιητῶν, ἄλλοι ἐξ ἄλλου αὖ ἠρτημένοι εἰσὶ καὶ ἐνθουσιάζουσιν, οἱ μὲν ἐξ Ὀρφέως, οἱ δὲ ἐκ Μουσαίου : οἱ δὲ πολλοὶ ἐξ Ὁμήρου κατέχονταί τε καὶ ἔχονται. ὧν σύ, ὦ Ἴων, εἷς εἶ καὶ κατέχῃ ἐξ Ὁμήρου, καὶ ἐπειδὰν μέν τις ἄλλου του ποιητοῦ ᾄδῃ, καθεύδεις τε καὶ ἀπορεῖς ὅτι λέγῃς, ἐπειδὰν δὲ τούτου τοῦ ποιητοῦ φθέγξηταί τις μέλος, εὐθὺς ἐγρήγορας καὶ ὀρχεῖταί σου ἡ ψυχὴ καὶ εὐπορεῖς ὅτι [536c] λέγῃς : οὐ γὰρ τέχνῃ οὐδ’ ἐπιστήμῃ περὶ Ὁμήρου λέγεις ἃ λέγεις, ἀλλὰ θείᾳ μοίρᾳ καὶ κατοκωχῇ, ὥσπερ οἱ κορυβαντιῶντες ἐκείνου μόνου αἰσθάνονται τοῦ μέλους ὀξέως ὃ ἂν ᾖ τοῦ θεοῦ ἐξ ὅτου ἂν κατέχωνται, καὶ εἰς ἐκεῖνο τὸ μέλος καὶ σχημάτων καὶ ῥημάτων εὐποροῦσι, τῶν δὲ ἄλλων οὐ φροντίζουσιν : οὕτω καὶ σύ, ὦ Ἴων, περὶ μὲν Ὁμήρου ὅταν τις μνησθῇ, εὐπορεῖς, περὶ δὲ τῶν ἄλλων ἀπορεῖς : [536d] τούτου δ’ ἐστὶ τὸ αἴτιον, ὅ μ’ ἐρωτᾷς, δι’ ὅτι σὺ περὶ μὲν Ὁμήρου εὐπορεῖς, περὶ δὲ τῶν ἄλλων οὔ, ὅτι οὐ τέχνῃ ἀλλὰ θείᾳ μοίρᾳ Ὁμήρου δεινὸς εἶ ἐπαινέτης.

Le texte comporte un très grand nombre de mots issus de la déclinaison dite "mixte". Il s’agit de mots masculins dont la déclinaison est athématique à l’exception du génitif, et dont le nominatif singulier est en -ας ou en -ης.

La forme οἶσθα provient du verbe οἶδα (je sais) dont voici le présent de l’indicatif.

οἶδα - οἶσθα - οἶδε (ν) - ἴσμεν- ἴστε - ἴσασι (ν)

Le verbe δέδοικα, je crains, se conjugue sur le même modèle.

δέδοικα (δέδια) - δέδοικας (δέδιας) - δέδοικε (δέδιε) - δέδιμεν (δεδοίκαμεν) - δέδιτε (δεδοίκατε) - δεδίασι (δεδοίκασι)

  1. Les deux verbes ci-dessus sont en fait d’anciens parfaits (un temps en grec assez proche du passé simple français). Il ne sera donc pas étonnant de constater que les parfaits actifs suivent la même conjugaison.
  2. Le radical pur de οἶδα provient de la racine -ϝιδ. La première lettre est un digamma disparue précocement en grec ancien qui correspond au -w français ou encore au -v latin. Ainsi ce verbe qui a le sens de savoir s’appuie sur la même racine que le verbe "video" en latin (je vois ) et par voie de conséquence le verbe voir français. Il est intéressant de noter que vision et connaissance sont ainsi originellement liées.

Traduire le texte jusqu’à en s’aidant de l’abrégé du Bailly en ligne
Les étudiants de première année peuvent d’arrêter à παραπλήσιον tandis que les autres doivent traduire le texte jusqu’à la fin.
Le texte, tout particulièrement la seconde partie, regorge de subjonctifs présents et aoristes. Il est donc vivement conseillé d’en voir la morphologie dans le précis grammatical des Hodoï elektronikoï.

Notes de traduction :

  1. ἀ̓νακρεμαννὺς : en faisant dépendre
  2. ὥσπερ a le sens ici de "de même que", et porte sur ἐξήρτηται
  3. ἐξήρτηται : s’élèverait
  4. ἐξηρτημένων etἐκκρεμαμένων sont des particιpes passés. Ils se
    comportent exactement comme des adjectifs. Il suffit donc de trouver
    simplement le nom dont chacun est épithète. Ils signifient
    respectivement "attachés" et "suspendus". Leur désinence est la
    désinence classique de tous les adjectifs en -ο, -η, -ον = s’étant élevé et ayant dépendu

« Le dialogue Ion est centré sur le thème de l’inspiration. Dans une première lecture, la notion paraît utilisée ironiquement pour ruiner la prétention du rhapsode , l’interlocuteur éponyme. Pourtant la dénonciation met en œuvre la belle figure de l’aimantation qui inspirera à son tour bien des théories. Aussi vaut-il la peine d’en comprendre la complexité.
Couronné de succès, Ion ne doute pas de sa supériorité. Socrate va pourtant l’obliger à reconnaître l’inanité de son pouvoir. Car il ne peut rendre raison ni de ce dont il parle ni de la manière dont il le fait et, en plus, il ne sait commenter qu’Homère. Pourtant, proteste le malheureux, je subjugue mes auditeurs. C’est sans doute " [qu’]une puissance divine te met en mouvement, comme cela se produit dans la pierre qu’Euripide a nommée Magnétis et que la plupart des gens appellent Héraclée ", lui propose Socrate. Devant cette alternative - posséder une technique ou être possédé par la Muse - et ne pouvant prouver la première, Ion préfère tirer gloire de la seconde en se proclamant le héraut des dieux. »

Source du commentaire, Marianne Massin in Premiers Chapitres

L’inspiration poétique

Nicolas POUSSIN est un peintre de l’époque classique. Né en 1594, il meurt en 1665. Il fait l’essentiel de sa carrière à Rome, et paradoxalement incarne la notion de classicisme dans la peinture française du XVIIème siècle.
Il m’a paru intéressant d’étudier ce tableau qui a pour titre, L’inspiration poétique.
Ce que l’on sait à propos de Poussin, c’est que lorsqu’on lui apportait un sujet, il commençait par lire tout ce qu’il pouvait trouver s’y rapportant pour bien s’en imprégner. L’ouvrage surgissait ainsi de la méditation. Ils fixaient l’idée à coup de croquis successifs.
Une fois que Poussin avait son idée en tête, il fabriquait des petites figurines en cire qu’il drapait soigneusement et installait tout cela dans une sorte de mini-théâtre, en variant l’éclairage de ce dernier.
En déplaçant à volonté ses figurines, il finissait par trouver les groupements les plus satisfaisants pour réaliser la clarté et l’harmonie qui lui convenaient.
C’est ensuite qu’il commençait la réalisation effective de son tableau, ne peignant jamais d’après nature, ne dessinant pas d’études préparatoires de figurines isolées, mais allant parfois observer des modèles humains.
Enfin comme beaucoup de peintre de l’époque classique, Poussin étudiait la statuaire antique qu’il considérait comme le modèle parfait pour ses compositions.

Inspiration Poétique
Tableau de Nicolas Poussin.

Le personnage central qui tient la lyre est le dieu des arts, Apollon, et la jeune femme qui se tient à sa gauche, la muse Calliope. A la droite, les yeux levés vers le ciel, le poète.

  • Observez avec attention la lyre : n’-y-a-t-il pas quelque chose qui vous frappe ? Etudiez la place de la lyre dans le tableau. Que pouvez-vous en dire ?
  • Lisez avec attention les textes précédents. Socrate compare l’inspiration poétique à la pierre d’Héraclée, une pierre qui possède le pouvoir de magnétiser les objets métalliques.
  • Observez avec attention le visage du poète.D’où vous semble-t-il tirer son inspiration. S’il fallait appliquer la théorie des anneaux développée par Socrate s’adressant à Ion, qui serait la pierre d’Héraclée ? Qui serait l’anneau, et serait-ce le premier anneau, un anneau du milieu ou le dernier anneau ? Vous-mêmes qui regardez cet écran, quel anneau êtes-vous ?
  • Lisez avec attention l’extrait du Ion 533c-534e (cf supra) et dites si l’effort de création artistique tel que Poussin le vit vous semble correspondre à la manière dont Socrate se représente l’inspiration du poète. Quelles sont les différences essentielles ? Que pouvez-vous en dire ?