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Entretien avec Elizabeth Antebi

lundi 24 juillet 2006, par Robin Delisle

Elizabeth Antebi, c’est un nom hors du commun, une passionnée des lettres, en particulier classiques. La Rédaction du Portique s’essaie à dresser le portrait d’une femme de lettres...

Elizabeth Antébi, votre éclectisme est tout simplement stupéfiant. Les amateurs de grec et de latin vous connaissent souvent grâce à Bécherel, mais en réalité, vous vous êtes intéressée à des sujets aussi variés que divers. Science-fiction, Jésuites, Palestine Ottomane, turpitudes de la 5ème république, intelligence artificielle...Vous êtes licenciée de lettres classiques, outre votre doctorat d’histoire des sciences religieuses : pouvez-vous expliquer aux lecteurs du Portique quel est le fil conducteur de tout cela ?

Une insatiable curiosité qui me faisait ouvrir toutes mes poupées pour savoir comment ça marchait, au risque de détruire l’objet du désir. Le fil conducteur reste toutefois hérité des Grecs : fascination des mécanismes de la conquête, c’est-à-dire du pouvoir (comment peut-on planter son drapeau sur une montagne et dire « j’ai vaincu la montagne ? ») et de l’utopie, qui restent, pour le meilleur et pour le pire, l’un des ressorts de la pensée européenne ayant conduit au développement de la science et des techniques. D’où mon intérêt pour la vulgarisation scientifique et technique, l’attrait pour la science-fiction, la spéculative-fiction, les dérives de l’imaginaire et des paradis plus ou moins artificiels et plus ou moins bien maîtrisés, ou encore pour l’intelligence artificielle, qui nous amène à l’autre versant de mes passions exploratoires, la Palestine ottomane et la composante hébraïque des Humanités : l’intelligence artificielle n’est-elle pas un avatar du bon vieux Golem des Kabbalistes ? Le rapport des Jésuites et des Humanités reste assez clair - n’est-ce pas Loyola qui a dit que le rôle du maître était de mettre l’enfant sur un chemin (« pédagogie ») que Dieu l’aiderait à finir ? Enfin, vous remarquerez que j’ai gardé pour la bonne bouche, si j’ose dire, ce que vous appelez pudiquement les turpitudes de la 5ème République au prisme des Filles de madame Claude - rapport de pouvoir s’il en est au kaléidoscope aristophanesque de la dérision ou du miroir déformant.

Votre vie est un roman à plus d’un égard : qu’est-ce qui vous a conduit en 2005 à promouvoir un festival européen autour du grec et du latin ? Pouvez-vous préciser ce qu’est exactement le Festival de Bécherel ? Quels sont vos projets pour 2007 ?

De fait, ce fut à Bécherel, près de Rennes, que les Athéniens s’atteignirent : dans cette petite cité du livre, fondée voilà près de 18 ans, et que j’avais découverte au hasard de vacances, j’ai ouvert une librairie en juillet 2004. Au lycée Molière, deux professeurs (on ne rendra jamais assez grâces aux professeurs), Mesdemoiselles Jacqueline Deflassieux et Evelyn Girard, m’avaient initiées à la passion de l’Antiquité vécue, des Apollon grecs et des nymphes qui déchaussaient leur sandale ou se transformaient en buisson de laurier. J’ai donc passé une licence ès Lettres classiques, une autre d’Histoire de l’art avec brevet d’histoire du théâtre, et suis devenue ... actrice de théâtre pour un an. Me détournant des planches et des khâgnes, je me suis engouffrée dans l’exploration du monde, le journalisme, la réalisation de films TV, l’édition, la vulgarisation des sciences et des techniques (dix ans de ma vie, et, croyez-moi, l’œil et l’écoute hérités de Grèce m’ont bien aidée !). Arrivée à Bécherel, j’ai commencé par vendre, un peu par provocation et en pied de nez aux modes, Harry Potter en latin seulement. Surprise, des jeunes gens et de jeunes professeurs m’en achetaient - en été un tous les deux jours. Et me disaient « Madame, Madame, faites quelque chose pour qu’on puisse ré-ouvrir les classes de latin et de grec. » J’ai pris mon téléphone, appelé Jacques Lacarrière que j’avais connu voilà des années avec Frédéric de Towarnicki et tout un groupe d’amoureux de la Grèce et de la philosophie, il a amené la chanteuse Angela qui a chanté les poètes au théâtre de l’Espérance, le bien nommé, à Bécherel, nous avons appelé Monteilhet (« Neropolis »), Anne de Leseleuc (policiers antiques 10/18), Simone Bertière (« Plaidoyer pour Clytemnestre »), instauré un dîner à la Apicius, avec présentation de mode à l’Antique par des spécialistes venus de Toulouse, fini sur un bal grec (pas très antique !) ... le Festival était né. Avec la volonté très avouée de convaincre tout le monde que sans ciment latin grec, l’Europe ne veut rien dire, qu’on ne meurt pas (et donc ne vit pas) pour une monnaie, mais pour un pays, une langue, une identité, un inconscient collectif. Et que la démocratie passe par la compréhension des mots et de la beauté. Utopie ? Non, j’ai toujours détesté les utopies et les crimes commis en leur nom. Idéal auquel on peut tendre, si des ministres, intègres spirituellement, veulent bien substituer l’enseignement au dressage et donner aux enfants ce dont on les a privés depuis des décennies - la richesse du langage et de l’imaginaire, donc le choix.
Le Festival de Bécherel se tient donc pendant 3 jours environ, autour d’un thème plus ou moins lâche, avec théâtre, chants, chœurs, danses, conférences, projections, nourritures tout aussi terrestres que spirituelles, loufoqueries et exigence, transmission simple, avec l’aide des jeunes gens de plus en plus présents et qui participent aux spectacles, aux jeux, aux concours ... Il a une vocation européenne affirmée puisque en 2007, il aura aussi lieu deux jours en Hongrie, en 2008 parallèlement à l’Université de Coïmbra (Portugal), puis en Grèce, Italie ...

En 2006, un autre pays européen, la Hongrie, s’est engagée à relayer le festival en 2007. On parle de réintroduire le latin comme enseignement obligatoire en Suisse, et la présidence finlandaise de l’Union Européenne double ses communiqués de leur traduction en latin. Pourtant, dans le même temps, en Belgique, une ministre a tenté de faire disparaître le latin de l’enseignement secondaire, le Portugal après avoir supprimé latin et grec du collège, tente de l’éradiquer de l’enseignement supérieur, et en France, un nombre impressionnant de sections ont été fermées, ces trois dernières années, par les ministres de l’Education Nationale, en particulier Luc Ferry. On n’a pourtant jamais autant parlé d’Antique dans la presse, et, presse écrite et médias télévisuels sont clairement favorables au grec et au latin. Il y a là une situation très controversée. Que pensez-vous de ces évolutions, et quelle est, à votre avis, l’avenir pour les humanités classiques ? Quelles actions conseillez-vous à ceux qui en sont les défenseurs les plus ardents ?

Aujourd’hui, pour noyer son chien on l’accuse d’élitisme. Elitisme est le grand mot. Alors que nos « élus » devraient en effet se montrer plus favorables à l’élection et au referendum populaire implicite contenu dans tout ce que vous dites : l’exigence de valeur, de qualité, de structuration de l’esprit des enfants, de mise à distance et maîtrise des émotions à travers les Humanités. Mais pour cela il ne faudrait pas avoir pour horizon de forger une population d’idéologues décervelés ou bien de sur-consommateurs clonés, bref d’esclaves de Pinocchio, destinés aux mines de sel. Il faut prendre conscience et faire prendre conscience systématiquement, surtout aux parents, à la plupart des professeurs et du corps enseignant, et même aux hommes politiques qui peuvent encore l’entendre, qu’il s’agit d’une lutte sans doute finale, à l’heure où le virtuel s’est substitué à l’abstrait et où, plus que jamais, la maîtrise des réseaux de la Toile (cadeau empoisonné légué par les stratèges du Pentagone, ne l’oublions pas) passe par l’intelligence, c’est-à-dire le pouvoir de relier les choses entre elles différemment et selon l’esprit humain. Les défenseurs les plus ardents des humanités classiques feraient bien de restaurer le PLAISIR, le rire (d’Aristophane à Lucien, de Martial à Juvénal), la découverte des mots, et d’abolir toutes ces dérives linguisto-philologico-sociologico-pédantes qui trop souvent détournent les élèves et étudiants de ce qui les passionne au Festival. Je vous cite Danièle Porte, maître de conf à Paris IV :
« Ces gamins qui récitent des tartines de latin en scandant, c’est du jamais imaginable.
On peut rêver. En sortant de Bécherel, on rêve.
On met sur pied des projets fous ... et au fond pas si fous que cela.
Un grand mouvement, international, partant de Bécherel ...
Une sorte d’alliance de tous les gens concernés par le latin et le grec, qui rassurerait tous ceux qui se sentent abandonnés, voire trahis par nos dirigeants qui bradent le patrimoine au nom d’un mondialisme culturel dont on voit bien où il nous mène.
Il faut occuper le créneau que nous laissent libre les linguistes, uniquement préoccupés de la grammaire absconse et devenue par là-même imbuvable. Je ne dis pas les Universitaires, puisque j’en suis une, mais ceux qui fossilisent le latin et le grec en en faisant une affaire d’hyper-spécialistes en philologie.
Donc : accentuer les domaines « artistiques » et « civilisation » comme vous l’avez fait - littérature, musique, peinture, chanson, théâtre, etc. - en montrant clairement qu’il existe une indéniable continuité entre avant-hier et aujourd’hui. L’héritage d’une part, la création de l’autre, sur de mêmes assises. Bref latin-grec : mondes vivants.
 »
suite sur le journal d’Aspasie
Ou Jacqueline de Romilly : « Est-ce que l’éducation, c’est un commerce où l’on vend ce que l’enfant va aller revendre plus tard ? Ce n’est pas ça du tout ! L’éducation - et Dieu sait que c’est une merveille ! - c’est la formation de l’esprit, c’est pour qu’un esprit qui est jeune, qui ne sait pas très bien raisonner, pas très bien s’exprimer, pas très bien poser ou résoudre des questions, apprenne tout ça, qu’il se forme, qu’il devienne capable. »

Il existe très manifestement un lien mystérieux entre science-fiction et humanités classiques. Nombre d’enseignants de langues anciennes ou d’amateurs éclairés sont aussi très friands de langues anciennes, et nombreux sont les auteurs de science-fiction à faire explicitement référence à l’Antiquité. Comment s’établit à votre avis cette filiation, et pourquoi ?

Si la Bible a eu l’idée de la première femme, notre mère Eve, n’est-ce pas la mythologie grecque qui confia à Héphaïstos de créer le premier robot, Pandore ? L’exploration scientifique du monde, la curiosité de l’autre (Hérodote), du monde et de son fonctionnement (Aristote, et les autres) ne furent-elles pas une tentation grecque à l’origine de notre τεχνὴ (technè) occidentale ? Et aujourd’hui dans l’informatique, ne parle-t-on pas du « cheval de Troie » et autres réminiscences, comme dans le film de Walt Disney, Tron ?
Rappelons la réflexion de Joseph Needham, historien des Sciences Chinoises : il disait qu’en Occident, si un coq pondait un œuf, on instituait en procès en sorcellerie et l’on pendait le coq, car les Occidentaux croient tout savoir des lois du monde. Tandis qu’en Chine, on aurait pris cela pour un signe des Dieux et pendu le gouverneur de la province.

Dans votre parcours personnel, quel impact pensez-vous que votre formation en langues anciennes a eu ? Vous êtes-vous déjà identifiée à une héroïne de l’Antiquité, ou à un personnage historique ? Quel était votre livre de chevet, enfant ? Par exemple, vous avez intitulé votre journal, journal d’Aspasie ? Pourquoi Aspasie ?

Au grand dam de mes parents, quand on me demandait ce que je voulais faire plus grande, j’ai très tôt répondu « Hétaïre ! » car j’avais compris qu’il s’agissait d’accompagner les hommes, ce que je trouvais charmant et de manger des loukoums allongée sur un lit - vocation ratée sans doute qui m’a au fond rattrapée de Madame Claude en Aspasie. Alors s’identifier ... pas vraiment : les Amazones, il eût fallu se couper un sein, Médée était un peu sanguinaire, ah si peut-être Circé qui changeait les hommes en cochons, cela me plaisait bien. J’espère ne pas trop vous décevoir. J’étais surtout fascinée par Hérodote et ses récits, par Pindare et son ode sur la mort du grand Pan, par Ovide peut-être : plus que l’histoire, ce fut la mythologie que je connaissais par cœur et qui me faisait rêver, et les histoires d’amour, Apollon et Daphné, Narcisse et Echo, Orphée et Eurydice ... Quand toutes attendaient le Prince Charmant, moi j’attendais les Dieux, j’attends sans doute encore. Mon livre de chevet enfant : « Le Bon petit diable » de la comtesse, la collection des Contes et Légendes, et mon tout premier livre : « Les animaux de l’Arche de Noé ».
Quant à mon journal intitulé Aspasie, il s’agit évidemment d’un hommage à la première des Précieuses et des Salons mondains, mais surtout à l’égérie de la démocratie, de la vraie, celle qui explore le sens du monde et le sens des mots puisqu’elle avait en son salon les plus grands philosophes, artistes et scientifiques et pour amant un stratège non négligeable. En outre elle venait d’une contrée qui m’est chère, vers l’Asie ...

Vous tenez désormais une librairie près de Rennes, à Béchérel. Comment concevez-vous le métier de libraire ? Vous sentez-vous dépositaire du savoir au même titre que les scribes d’Alexandrie ? Comment concevez-vous ce métier ? Pouvez-nous également nous parler de la maison d’édition que vous avez créée ?

Ce qui m’avait fascinée au départ, c’était une « cité du livre ». De fait il s’agirait plutôt ici de bouquinistes et brocanteurs, et j’ai tenté d’instaurer un espace d’échanges, avec piano, discussions autour des livres, manifestations - festival latin grec, journées de la science-fiction, bonbons et livres savoureux ... Je crois qu’aujourd’hui ce métier est une survivance et connaît un grand tournant, déjà souligné par un libraire remarquable de Brest, Kermarec : ventes en grande surface pour le gros des livres, sur Internet pour les livres anciens, reste pour la librairie traditionnelle un espace à définir, autour des auteurs et artistes du livre. Je suis un peu juge et partie puisque j’ai publié des livres et créé deux maisons d’édition, et j’ai vu petit à petit pâlir et disparaître les métiers du livre au sens traditionnel. Je crois que le livre existera toujours mais à dose homéopathique ou artistique, que les métiers du livre disparaissent petit à petit et deviennent des métiers virtuels. Je l’ai déjà vu lorsque toutes les petites maisons d’édition indépendantes ont été rachetées par les groupes, comme aujourd’hui les petites librairies. Libraire est un métier qui n’est plus fait pour gagner sa vie, ce peut être une danseuse, un complément, un rêve réalisé, une plate-forme pour bien autre chose. De plus en plus de gestionnaires purs ( ?) et durs sont à la tête des nouvelles maisons d’édition. Parfois ils n’ont rien à faire avec le livre ou la culture, depuis longtemps ils sont d’ailleurs reliés à des commerces d’arme ou à des groupes industriels. Ce qu’on appellera de plus en plus « libraire » désormais sera sans doute un marchand d’objets à feuilles reliées, de même que ce qu’on appelle « livre » couvre tout, de la littérature aux albums de foot ou aux « comment maigrir en 20 leçons ».
Les scribes d’Alexandrie créeraient sans doute aujourd’hui un espace de « mémoire et transmission », de catacombes spirituelles où les héritages chemineraient en silence, ou investiraient la Toile, car pourquoi laisser aux « androïdes » l’espace virtuel - nous en sommes à une version soft de Fahrenheit de Ray Bradbury.
Il nous reste ce qui est l’un des privilèges de l’homme - inventer de nouveaux chemins à partir de nos racines et les transmettre à cet étrange et fascinant monde de mutants qui sont déjà parmi nous.