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La Gorgone Méduse

jeudi 26 octobre 2006

De Méduse, chacun connaît la chevelure de serpents et le regard pétrifiant. Mais que dissimulent de tels attributs ? À cette question, hellénistes et historiens de l’art ont apporté de remarquables contributions en étudiant les effigies foisonnantes de ce monstre coiffé de reptiles. Or l’image n’épuise pas le contenu du mythe. Dans la littérature aussi la plus célèbre des Gorgones déploie ses tentacules serpentins et restitue l’arrière-plan imaginaire sur lequel les pires angoisses des hommes sont venues se fixer depuis la plus haute antiquité. Arrachée aux profondeurs de la mythologie grecque, la vision dérobée de ce visage que nul ne peut contempler sans mourir se délie dans les textes en paroles éparses. À ceux qui recueillent les éclats de son histoire, la Gorgone Méduse dévoile progressivement quelque chose de son identité terrifiante.

Plusieurs ouvrages ont été consacrés aux représentations visuelles de la Gorgone Méduse. Ce livre, en revanche, est le premier essai francophone qui embrasse l’ensemble des avatars littéraires de cette figure mythique. Volontiers éclectique, il ne se limite pas à la littérature narrative et poétique, mais propose des rapprochements avec certaines œuvres picturales, théâtrales et musicales.

La figure mythique de Méduse, appelée aussi « Gorgone », serait née d’une image archaïque et sommaire abondamment répandue en Grèce ancienne, puis dans l’ensemble du bassin méditerranéen, bien avant l’invention de l’écriture. Il s’agirait à l’origine d’un fétiche en forme de tête aux vertus apotropaïques, c’est-à-dire d’une amulette « qui détourne les maux ». Mais le fonctionnement du talisman revêt une valeur profondément paradoxale, puisque c’est en jetant le « mauvais œil » qu’il remplit son office. Le regard de la Gorgone agresse et protège tout à la fois, et c’est cette ambivalence structurelle fondamentale qui sous-tendra les nombreuses résurgences de la figure mythique en générant des oxymores sériels : Méduse est animale et humaine ; aquatique et chtonienne ; molle et solide ; nocturne et solaire ; morte et vivante ; bourreau et victime ; belle et laide ; féminine et masculine ; attirante et repoussante, etc.

Sur le terrain plus ferme de la littérature, ce paradigme de l’hybridité se présente d’abord telle une image fascinante insérée dans le tissu textuel de l’épopée à la faveur de la description des armes défensives des dieux et des guerriers. Mais déjà, l’ekphrasis se convertit en séquence narrative et le motif mythologique entre dans un récit plus vaste : la geste de Persée. Or les aventures de ce héros, où Méduse ne joue que le rôle secondaire d’un opposant à décapiter, tournent vite au support étiologique. Comme le montrent les fragments textuels laissés par les poètes et les mythographes de l’Antiquité, c’est surtout pour justifier la nature céphalique du monstre et sa diffusion dans l’environnement hellénique que la tête de Méduse devient la victime de Persée, sous les traits d’une belle jeune femme atrocement défigurée dont la vision interdite entraîne une mort instantanée. Du reste, la Gorgone Méduse ne tarde pas à s’émanciper de ce socle narratif pour connaître dans l’imaginaire occidental une fortune littéraire et plastique autonome.

Figure dérobée à la vision, elle est aussi une figure qui se dérobe à l’écriture. Non-visible, ce visage énigmatique délimité par la célèbre chevelure de serpents n’en est pas moins non-dicible. La face de Méduse fournit ainsi un point de comparaison paroxystique auquel les écrivains ne manquent pas de recourir pour traduire le faîte de l’épouvante. Véritable étalon de l’horreur, elle prête naturellement son masque aux figures diaboliques de la culture chrétienne, mais aussi à tout ce qui menace l’humanité d’un retour au chaos primitif dont elle est elle-même issue - goulags, crématoires, et « armes de destruction massive » ne font pas exception. Jusque dans les textes des modernes, le regard de Méduse vient rappeler à l’homme la désespérante minéralité de la chair privée d’anima.

De toutes ces représentations figurées, celle de la Gorgone en femme fatale reste la plus saisissante. Il n’a pas échappé aux poètes de la Renaissance, ni aux romantiques - encore moins aux adeptes de la psychanalyse - que la tête de Méduse pouvait symboliser le féminin dans ce qu’il a d’inquiétant et d’impénétrable. Les traits troublants de la Gorgone, il est vrai, se décodent volontiers à l’aune d’une grille de lecture freudienne, laquelle apporte un éclairage non négligeable sur l’altérité radicale de cette tête entourée de reptiles.

Pourtant, l’utilisation figurée du visage de Méduse n’exclut pas la possibilité de voir évoluer la Gorgone dans le champ de la fiction. Mais c’est dans un contexte bien spécifique : celui du voyage aux enfers, domaine chtonien où elle est fermement établie depuis l’Antiquité. Dans ce cas, Méduse se laisse enfin dévisager, même si c’est au prix d’une importante transformation. La Gorgone infernale se réduit en effet à une ombre inoffensive, une image vide, semblable à celle qui vient s’aplatir sur le bouclier-miroir dont se sert Persée pour regarder Méduse dans certaines versions du mythe.

Manière de dire qu’il y a des vérités qu’on ne peut voir que dans un miroir. La vision eschatologique en fait partie, et c’est le propre de la représentation littéraire que d’en refléter l’inaccessible réalité à la surface rassurante de la page blanche.

L’auteur, Sylvain Détoc, est né en 1979. Il enseigne la littérature comparée à la Sorbonne (Paris-IV).

Table des matières détaillée

Glissements

Le mythe de Méduse étant un récit extrêmement fragmentaire, il faut se résoudre à glisser énergiquement d’une référence littéraire à une autre sans s’attacher à de grands ensembles narratifs.

Chapitre I : De l’image au texte

La figure de Méduse se définit à l’origine en tant qu’image, d’abord à l’extérieur, puis à l’intérieur du texte littéraire, où elle est appelée à se déployer. Le motif mythologique se change en figure, et la figure devient l’objet d’un récit.

Chapitre II : Les sources littéraires

Les premières références littéraires à l’histoire de Méduse sont trop laconiques pour ne pas supposer un récit d’ensemble. Mais il faut attendre le mythographe grec Apollodore et le poète latin Ovide pour que se mette en place le support textuel nécessaire à la transmission de la figure mythique : la geste de Persée.

Chapitre III : Onomastique et zoologie

Autre conservatoire du mythe, la zoologie a fixé les deux noms de la Gorgone Méduse dans le vocabulaire européen. Ceux-ci sont attribués au XVIIIe siècle à des animaux marins à la fois proches et lointains. Mais pourquoi deux noms ? Que dénotent-ils ? Que connotent-ils ? En quoi manifestent-ils déjà une soudure des contraires ?

Chapitre IV : Soleil noir sur l’Hellade

Comme d’autres récits mythiques, le mythe de Méduse a fait l’objet d’une tentative d’interprétation naturaliste : la quête de Persée serait une transposition des révolutions quotidienne et annuelle du soleil. Explication qui relègue la Gorgone dans les marges obscures et froides de l’univers, mais qui ne résiste guère aux résurgences textuelles. Car Méduse est à la fois solaire et nocturne, brûlante et glaciale : soleil noir qui monte au zénith de son ambivalence.

Chapitre V : Des affinités aquatiques

Dans la généalogie que lui attribue le poète grec Hésiode, la Gorgone Méduse est une entité primaire issue de l’union incestueuse de deux divinités marines. Poètes et écrivains ont prolongé cette représentation à grand renfort de tropes ; ils ont contribué à faire de Méduse une figure qui cristallise les angoisses relatives aux profondeurs aquatiques.

Chapitre VI : Un penchant chtonien

La généalogie hésiodique évoque aussi un ascendant chtonien. Et Méduse, effectivement, peut être rapprochée des profondeurs terrestres dans un certain nombre de textes. Enfouie dans les anfractuosités de la terre, où elle est associée à un bestiaire d’outre-tombe, elle est prête à surgir dorénavant sous les traits d’une figure infernale.

Chapitre VII : « A la frontière de la nuit »

Les textes grecs rejettent Méduse aux limites de l’univers : « à la frontière de la nuit », explique Hésiode. La Gorgone est une figure-frontière. Sa face marque dans l’imaginaire antique le seuil au-delà duquel il n’est pas de retour possible. Voir Méduse équivaut donc à un aller sans retour aux enfers - domaine que les Anciens plaçaient au bout du monde.

Chapitre VIII : « Méduse n’est qu’une ombre »

Dans l’au-delà, Méduse hante le domaine des ombres. La tête décapitée par Persée retrouve le corps dont elle a été détachée. Mais l’ensemble ne forme plus qu’une ombre inoffensive, à peine crainte par les personnages de la littérature appelés à se rendre auprès des morts. Ou bien ces derniers redoutent le face-à-face mortel avec le regard qui tue, et ce face-à-face n’advient pas ; ou bien la rencontre redoutée a lieu, mais elle n’entraîne plus la pétrification. Voir Méduse est donc possible, à condition que la figure soit projetée sous la forme bidimensionnelle d’une ombre, c’est-à-dire aplatie en image. Et cette manière de présenter la mimèsis iconique ne dénonce-t-elle pas de facto la supercherie de la représentation eschatologique ?

Chapitre IX : « L’antique serpent »

Figure infernale, figure ophidienne, Méduse ne pouvait guère échapper à la diabolisation sous la plume des auteurs chrétiens. Elle se rapproche naturellement de « l’antique serpent » de la Genèse et de l’Apocalypse, dont elle devient un double ou un acolyte.

Chapitre X : Le mal absolu

Mais Méduse est plus terrifiante encore et plus maléfique que les anges déchus, puisqu’elle les précède en qualité de bourreau dans l’enfer dantesque et dans l’enfer miltonien. Figure archaïque, elle se situe à la fois en amont et au-delà du mal. Elle désigne le mal absolu, même au-delà de l’imaginaire chrétien. Tyrannies, crématoires, armes nucléaires, mais aussi dérèglement cosmique ou psychologique : tous ces maux peuvent recevoir le masque métaphorique de la Gorgone.

Chapitre XI : D’Arès à Athéna

De tous les maux auxquels Méduse prête ses traits, la guerre reste le plus important et le plus anciennement attesté dans la littérature. Figure de la fureur guerrière sauvage et incontrôlée, tel Arès, la Gorgone s’étale sur les armes des guerriers. Mais elle s’accole aussi à la figure d’Athéna, déesse des arts martiaux, avec laquelle elle entretient une relation ambiguë, qui tient à la fois de la rivalité et de la gémellité.

Chapitre XII : La guerre des sexes

Car la guerre principale de Méduse, c’est bien celle d’une déesse farouchement vierge : la guerre des sexes, symbolisée par l’affrontement des regards masculin et féminin dans la geste de Persée. Guerre que rappellent les versions évhéméristes, la transposition (parodique ?) d’Ovide, et d’autres textes modernes qui se prêtent davantage à une lecture freudienne. Les « yeux revolver » de Méduse fournissent aux poètes, dans le sillage de la poésie antique, une œillade assassine intemporelle, à la fois redoutée et désirée.

Fermoir

Le motif tardif du bouclier-miroir est inséré dans le récit mythique à une époque où la Grèce théorise ses mythes et la notion de mimèsis. Il fournit la clef structurale de la geste de Persée et le fermoir du mythe de Méduse : la face de la Gorgone est elle-même un miroir qui révèle paradoxalement, sous les traits du Même, les mystères angoissants de l’Autre. Il existe des vérités dont seul le reflet est soutenable.

Bibliographie

La Gorgone Méduse
Sylvain Détoc
Editions du Rocher, coll. « Figures et mythes »,
essai, 317 pages, 21 euros
Parution le 3 mars 2006