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Les Grammaires de la liberté

lundi 18 avril 2005, par Robin Delisle

Discours d’introduction au colloque du 9 avril de Heinz Wisman directeur de l’Observatoire des Etudes Classiques en Europe.

Pour résumer d’un mot la finalité de notre colloque, je dirais qu’il s’agit de remettre en cause le fossé qui s’est creusé dans la conscience contemporaine entre la culture scientifique et la culture tout court. Les conséquences désastreuses de ce divorce se font sentir partout, et plus particulièrement dans nos systèmes d’enseignement, qui souffrent de nombreuses distorsions dues à la polarisation excessive des matières traitées. Certes, la différenciation des savoirs et des méthodes est un acquis de la modernité en marche, et les analyses épistémologiques qui s’efforcent depuis le 19ème siècle, d’en rendre compte avec précision gardent toute leur pertinence. Mais le véritable clivage, aussi insidieux que dévastateur, ne sépare pas les cultures entre elles ; il les oppose toutes ensemble à la non-culture. Alors que les langues de culture, qu’elles soient naturelles ou formelles, sont fortement grammaticalisées et reposent sur des stratifications historiques où elles puisent les ressources de leur actualisation incessante, (le paradoxe étant qu’elles sont d’autant plus vivantes qu’elles comportent une dimension provisoirement inactivée, voire morte), les langues de service se caractérisent par une dégrammaticalisation rampante et une absence constitutive de connotations historiques, qui les vouent à l’évocation purement dénotative d’un présent sans épaisseur, d’une réalité figée dans l’évidence illusoire des faits admis. C’est en réaction à ce simulacre d’un monde commun, imposé par la globalisation marchande des structures de domination, que se forment dans les marges de nos sociétés bloquées des parlers aussi inventifs qu’idiosyncrasiques (c’est-à-dire communautaires), dont l’expressivité éphémère reste prisonnière d’un rapport de forces qu’elle n’a de cesse de dénoncer. Dans ces conditions, la mission première de l’Ecole est encore et toujours d’initier les générations montantes aux grammaires de la liberté, vecteurs privilégiés de l’émancipation individuelle et collective. Elle leur doit d’ouvrir, dans l’ensemble des disciplines enseignées, l’accès à la langue, qui demeure le droit démocratique fondamental.

Heinz Wismann

Observatoire des Etudes Classiques en Europe
Maison des Sciences de l’Homme
54, Boulevard Raspail
75006 PARIS

Messages

  • Hum hum, ce texte, pour intéressant qu’il soit, est un peu confus. On est loin de la lumineuse clarté de Platon.

    Je me demande si ce n’est pas un clin d’oeil de l’auteur !

    J-L Jullien

    • Je ne trouve pas ce texte confus, simplement très dense. Il résume clairement, sur un ton combattif, le péril que courent à la fois les langues anciennes, les langues vivantes de culture, et notre conception du fait littéraire, si nous ne prenons pas conscience de la richesse de nos langues, et si nous les sacrifions à l’usage dévalorisant du franglais, ou de l’anglais-outil en vogue dans tous les bureaux.

  • je trouve aussi ce texte confus, ou peut-être trop ardu pour moi. Je suppose qu’il fait référence à l’anglais de communication, à l’anglais-outil voire au globish, car on ne peut parler de dégrammaticalisation rampante si l’on évoque l’espéranto, dont la grammaire, pour simple qu’elle soit, est précise, avec un accusatif qui indique clairement le complément d’objet direct quelle que soit sa place dans la phrase, et des désinences tout aussi claires de l’adverbe et de l’adjectif.
    je regrette donc que l’auteur soit resté dans la théorie, et n’ait pas fait la distinction entre un broken english de communication et l’espéranto, véritable langue, complète et évolutive.

    • L’esperanto a des qualités, mais une faille majeure qui l’empêchera de s’implanter à jamais : il n’a pas de stratifications historiques et ne s’ancre pas dans la réalité d’une culture ou d’une civilisation.

      Bien sûr, si on l’imposait partout, au bout de quelques siècles, cette faille serait coupée, mais il y aurait tout de même une grande rupture au niveau du XXème siècle.

      Cela dit, on pourrait imaginer qu’il devienne une langue administrative et votive comme le fut sans doute en son temps le Linéaire B pour les Mycéniens.