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La Cathédrale

vendredi 15 décembre 2006, par François Rouget

Le grec et le latin sont des Cathédrales de mots que l’on trouve dans les livres.
Les Cathédrales de pierres sont aussi des livres de pierres disait Victor Hugo.
Toutes retracent notre histoire et nous racontent ce que nous sommes.
Les Cathédrales sont souvent incomprises et on ne les voit plus vraiment.
C’est alors nous-même que nous oublions et que nous ne voyons plus.
Voici donc l’histoire d’une de ces cathédrales.

Il était une fois une cathédrale qui s’élançait dans le ciel quelque part en Europe.
On y venait de toutes les régions du monde connu. Elle était renommée pour ses vitraux de couleurs intenses, ses livres de pierres savamment sculptés, ses gargouilles aux regards d’un autre monde, et ses belles orgues dont les gigantesques tuyaux semblaient montrer l’origine céleste de l’inspiration des musiciens. On y jouait de la plus simple des mélodies aux plus subtiles des polyphonies. On disait que certaines d’entre elles rapprochaient du dieu tel que chacun pouvait le concevoir.
Bien sûr, tous ceux qui venaient travailler à la Cathédrale ne comprenaient pas toutes ces richesses. Mais tous, conscients de la beauté des choses, entraient en eux-mêmes et grâce à l’étude et à la réflexion, tentaient de s’approcher, de pénétrer ses mystères multiples.
Un jour, trois jeunes rappeurs demandèrent qu’on leur ouvrît la Cathédrale pour y jouer du Rap, musique du peuple, simple à comprendre par tous et porteuse d’un message de fraternité.
L’entrée leur fut donnée sans hésitation.
Un beau soir, tous les hommes se sont réunis autour d’eux. Ils jouèrent et dansèrent un Rap , ce qui plongea tous les participants dans un étonnement puis, comme à l’habitude, dans une réflexion.
Les rappeurs furent admis à travailler avec les hommes de bonne volonté.
Le temps passant, les jeunes rappeurs supportaient de moins en moins que d’autres musiques que la leur soit jouées. Et surtout, ils ne supportaient pas de ne pas tout comprendre. Ils bouillaient dans la nuit criarde de leur incompréhension. Alors, ils complotèrent et prirent ce qu’ils croyaient être le pouvoir. Ils se garnirent de pompons et de plumes colorées.
Ils commencèrent par supprimer les vitraux qui, selon eux, ne laissaient pas assez rentrer la lumière du dehors. Ils les remplacèrent par un vitrage transparent bien plus efficace.
Ils brisèrent les gargouilles dont ils ne comprenaient pas la laideur et mirent à leurs places de jolis anges en plâtre de couleurs vives.
Les Livres de Pierres, incompréhensibles pour eux, furent détruits à coups de marteaux. « Créer des choses incompréhensibles au commun des mortels est anti-démocratique ! » criaient-ils.
Ils se voulaient altruistes, alors ils démolirent les grandes orgues, débitèrent les bois de la console en bois de chauffage qu’ils distribuèrent gratuitement aux paysans de la contrée afin de leur éviter, pour un temps d’aller le chercher dans la forêt.
Ils étaient fiers d’avoir tant oeuvré pour la grande famille humaine.
Un jour, une délégation de paysans voulurent les rencontrer. Ils avaient un grand problème : leurs vaches, nombreuses, occupaient leurs champs et se trouvaient être un peu serrées. Ils demandèrent aux rappeurs s’il était possible de leur céder le terrain occupé par la Cathédrale pour y entreposer leurs vaches.
Les rappeurs se réunirent et réfléchirent :
« Au fond, quelle plus belle preuve de générosité pourrait-on donner au monde que d’offrir ce terrain aux paysans ? »
Alors ils détruisirent ce qui restait de la Cathédrale et offrirent en grande pompe et avec la certitude de faire une belle action, cet immense terrain aux paysans de la région.

Bien des siècles plus tard, quand l’homme eut appris à voler dans de drôles de machines, on aperçut du ciel, dans une immensité désertique, des traces d’une fondation d’un grand édifice.
Des archéologues firent des fouilles et découvrirent qu’à cet emplacement, il y a fort longtemps, s’élevait une merveilleuse Cathédrale.
Mais jamais ils ne découvrirent par quelle folie des hommes cette Cathédrale avait été détruite.