Le portique

Nihil novi sub sole !

Accueil > Éléments de langues latine et grecque > Filière littéraire : l’audit.

Filière littéraire : l’audit.

mercredi 10 janvier 2007, par Robin Delisle

Le 15 décembre dernier, la rubrique langues anciennes de la 78ème édition du Café Pédagogique faisait sa une sur un rapport publié par l’Inspection Générale de l’Education Nationale : il s’agissait d’ un bilan des actions menées de 1992 à 2000 pour revaloriser la filière littéraire . Voici ce que l’on pouvait lire dans sommaire de ce rapport :

II- LES MESURES PRISES POUR RÉTABLIR L’ÉGALE DIGNITÉ DES
FILIÈRES N’ONT PAS PRODUIT L’EFFET ESCOMPTÉ.................................... 26
2.1 Les réformes structurelles du second cycle, en n’appliquant pas la même
logique aux trois séries, ont accentué leur dissymétrie............................................ 26
2.1.1 La réforme de 1992, qui visait à équilibrer les voies d’excellence, a eu
pour effet paradoxal de renforcer la hiérarchisation des séries........................ 27
2.1.2 Entre 1992-93 et 1999-2000, les réformes ont progressivement
déplacé le centre de gravité de la série L vers le français................................. 28
2.1.3 Dans le même temps, on ne renforçait pas dans les mêmes proportions
la spécificité des autres séries qui restaient polyvalentes.................................. 44
2.2 Certaines mesures qui s’appliquent à l’ensemble de la voie générale
auraient pu favoriser la série littéraire mais n’ont pas produit les effets
attendus ...................................................................................................................... 45
2.2.1 La politique de développement des langues vivantes, qui concerne
toutes les séries, n’a pas privilégié la composante littéraire des études
linguistiques ....................................................................................................... 45
2.2.2 Paradoxalement, la politique volontariste de revalorisation des
langues anciennes n’a pas été mise à profit pour renforcer la voie
littéraire.............................................................................................................. 48
2.2.3 L’introduction d’enseignements pluridisciplinaires, particulièrement
adaptés aux démarches préconisées pour les enseignements littéraires,
n’a pas profité à la série L ................................................................................. 49
2.3 Les initiatives prises pour ouvrir des débouchés attractifs et pour favoriser
l’accès à des formations d’excellence n’ont pas porté tous leurs fruits .................. 51
2.3.1 La diversification des options artistiques a contribué à rendre la série
plus attractive, sans toujours réussir à restaurer son image ............................. 51
2.3.2 L’ouverture de débouchés d’excellence pour les bacheliers L n’a eu
qu’un effet limité, faute sans doute d’être suffisamment connue et par
manque de coordination des acteurs.................................................................. 55
2.4 La mise en oeuvre de ces réformes a été insuffisamment pilotée............................. 59
2.4.1 Un manque d’impulsion au niveau national a empêché certaines
mesures de s’inscrire dans la durée................................................................... 59
2.4.2 Les politiques académiques ont rarement pris le relais, faute d’un
discours cohérent sur l’ensemble du second cycle............................................. 60
2.4.3 Des projets menés avec constance par certains établissements
montrent pourtant que des études littéraires de qualité au lycée
peuvent conserver tout leur sens ........................................................................ 62

Le seul sommaire est plus qu’ exhaustif et met clairement en relief à lui seul l’échec patent des réformes entamées.

Nous croyons, ici, à la Rédaction du Portique, et nous ne sommes sans doute pas les seuls, qu’il est grand temps d’en finir avec un mythe : il n’est pas possible, aujourd’hui, de créer une filière littéraire d’excellence. Non seulement ce n’est pas possible, mais toute tentative en ce sens court à l’échec, parce qu’elle est en soi inepte.

La spécialisation des filières au lycée a été une immense erreur, et comme telle a entraîné un immense gâchis. L’Education Nationale a ainsi formé une armée de jeunes veaux ignares et « dysorthographistes » éduqués dans le mépris des lettres, parmi ceux qui choisissaient la filière scientifique. Est-ce un hasard, dès lors, si de prestigieuses grandes écoles, notamment scientifiques, prévoient, désormais, dans leurs programmes, une rééducation orthographique sévère ?
Quant aux filières dites littéraires, elles ont accueilli essentiellement les élèves dits « bons en langue » : comprendre « faibles ailleurs ». Nul n’ignore, même si beaucoup feignent de le faire, que les lettres sont absentes depuis plus de 30 ans de l’enseignement des langues, et, fait plus grave encore, la langue, elle-même aussi, en particulier la grammaire. A quoi fallait-il s’attendre dans ces conditions, en dehors de quelques prestigieux établissements déterminés à conserver un enseignement littéraire de qualité ?

Le plus inquiétant, c’est la persévérance dans l’erreur, puisque le rapport propose ni plus ni moins de spécialiser encore davantage les lettres et tout particulièrement les langues anciennes, latin et grec. Nous entrerons alors dans l’ère glaciaire des humanités, celle-là même, dans un autre champ disciplinaire, qui vit disparaître la plupart des reptiles de la planète, mais également nombre de mammifères.
Bien sûr, les auteurs du rapport ont tout de même perçu qu’un rééquilibrage des disciplines était absolument nécessaire de manière générale au lycée. Un espoir pourrait exister avec les prémices de la conclusion des auteurs du rapport :

Il faut « réaffirmer le caractère général de l’ensemble des études secondaires conduisant à des
études supérieures longues
- ° en rééquilibrant le poids des différentes disciplines dans les enseignements communs
proposés à tous les élèves, notamment ceux de la série « littéraire »,
- ° en redonnant notamment aux mathématiques et aux sciences une place qu’elles ont
perdue dans l’actuelle série L [...] »

Hélas, ce qu’ils ajoutent annule pour ne pas dire anéantit, ce qu’ils avaient eu l’heureuse idée de subodorer :

« [...]sous réserve d’adapter leurs programmes et la pédagogie
qu’elles mettent en oeuvre aux objectifs et aux besoins des élèves ayant fait le choix de
cette formation [...] »

C’est, bien évidemment, tout l’inverse de cette seconde proposition qu’il faut réaliser. Les programmes de sciences de cette filière littéraire doivent être d’un niveau comparable aux programmes de sciences de la filière scientifique.

Quant à cela s’ajoute le défilé des « options majeures
 » proposées, « communication et maîtrise des langages », « arts et
cultures », « littératures et civilisations », « sciences humaines », « institutions et droit », on a bien compris, à la lecture des mesures préconisées, qu’il ne s’agit que d’un "relookage" de surface, qui ne touche aucunement au fond. Pire, l’intention manifeste d’y restreindre encore davantage la place des humanités y est patente. On a bien compris que le latin et le grec n’ont pas leur place dans ces « options majeures ». Il s’agit d’y noyer les langues anciennes comme on noie un poisson.

L’heure, dans notre monde technologique, est à la science, et il faut en prendre acte. Il ne saurait donc exister d’espoir pour les lettres sans un mariage harmonieux avec les sciences, et c’est ce qu’il eût fallu réaliser de longue date. Il faut créer une filière Sciences et Humanités qui tienne la route et où les sciences, pures ou expérimentales, ne servent pas uniquement d’alibi. Une filière, ou l’on choisirait un enseignement humaniste axé sur la philosophie, les lettres, une langue ancienne au moins, et une science, soit pure soit expérimentale : voilà qui aurait de l’allure et réconcilierait enfin ce qui n’aurait jamais du se disjoindre. Les Sciences ont toujours été portées par les Lettres et inversement. Pas un grand penseur qui ne soit un scientifique de renom, pas un découvreur qui ne soit un lettré. La véritable tradition de l’humanisme, que les premiers Présocratiques, mais ensuite les Rabelais (médecin), Montaigne, Pascal (mathématicien) et bien d’autres ont tracé, c’est celle-là et pas une autre. Les Evans, Schlieman, Champollion ou Ventris étaient des commerçants, des architectes, mais ils avaient étudié les humanités classiques.

Pierre Vidal Naquet écrivait dans son introduction à la traduction de l’ouvrage de Jonh CHadwick, le Déchiffrement du Linéaire B :

« Michael Ventris - peut-être faut-il s’en réjouir - n’était pas un helléniste, mais un architecte. Cet Anglais avait une mère à demi polonaise qui lui avait appris sa langue, et il fut éduqué en Suisse, à Gstaad, en français et en allemand. Il était, par conséquente, tout le contraire d’un homme intégré, d’un produit de l’Ecole.
 »

Ce que Pierre Vidal Naquet entend par là, c’est que Ventris avait étudié le grec et le latin, comme tout le monde à l’époque, mais n’était pas un spécialiste. C’est pourtant lui qui découvrit le secret du Linéaire B, révélant alors au monde entier la langue parlée et l’écriture utilisée dans le monde décrit par Homère dans l’Iliade. Ce fait n’était possible que parce que le latin et le grec étaient encore considérées comme des disciplines transversales, susceptibles d’être étudiées, quelle que fût la filière envisagée.

L’issue est claire et nette : il faut avoir le courage de l’appliquer, mais pas la malhonnêteté d’affirmer vouloir sauver ce que l’on cherche à détruire. Des derniers ministres de l’Education Nationale, seul François Fillon a pris une mesure énergique en revalorisant les coefficients des langues anciennes au baccalauréat. Il en faudra toutefois bien plus pour réhabiliter les lettres, et les actuels candidats à l’élection présidentielle, qui s’intéressent tous peu ou prou à l’Education, seraient fort sensés de commencer à y réfléchir. Il n’a pas échappé à la Rédaction du Portique que seul François Bayrou , de tous les candidats, avait mentionné les lettres, les humanités et les langues anciennes dans ses interventions.

En somme, pour paraphraser une citation fameuse qui s’appliqua à un prestigieux roi de France :
Les Lettres sont mortes, vivent les Lettres !

Messages