Le portique

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Minimas sociaux : les Gracques y avaient pensé !

vendredi 19 octobre 2007.

L’histoire romaine a cela de surprenant que chaque fois que l’on plonge le nez en pensant s’immerger dans un passé révolu, on y voit bien au contraire émerger des faits qui ressemblent à s’y méprendre à notre actualité.

Tibérius Gracchus et Caïus Gracchus sont deux hommes politiques romains du 2ème siècle avant Jésus Christ, connus pour avoir tenté de réformer le système social romain : et comment !

Le sculpteur Jules Cavelier (1814-1894) a réalisé, à ce sujet, une sculpture magnifique, exposée au Musée d’Orsay, montrant les Gracques encore enfants en compagnie de leur mère, Cornelia. Quelle force, et quelle certitude on lit sur les deux visages des enfants dont les traits finement sculptés expriment une détermination sans faille !

Tite-Live n’a pas manqué d’évoquer ces deux figures extraordinaires de l’histoire romaine, dans son Ab Urbe condita. Il se trouve qu’il a compilé ces moments forts dans un livre appelé Periochae, qui reprend, mais sous forme de résumé, l’essentiel de ce qu’il rapporte dans son histoire de Rome.

On y lit notamment ceci, dans le livre VI, à propos de Caius Gracchus

[58] C- Gracchus, Tiberi frater, trib- plebis, eloquentior quam frater, perniciosas aliquot leges tulit, inter quas frumentariam, ut senis et triente frumentum plebi daretur ; alteram legem agrariam quam et frater eius tulerat ; tertiam, qua equestrem ordinem tunc cum senatu consentientem corrumperet, ut sescenti ex equite in curiam sublegerentur et, quia illis temporibus CCC tantum senatores erant, DC equites CCC senatoribus admiscerentur, id est ut equester ordo bis tantum uirium in senatu haberet. Et continuato in alterum annum tribunatu legibus agrariis latis effecit ut complures coloniae in Italia deducerentur et una in solo dirutae Carthaginis, quo ipse triumuir creatus coloniam deduxit. [...] C- Gracchus seditioso tribunatu acto cum Auentinum quoque armata multitudine occupasset, a L- Opimio cos- ex S- C- uocato ad arma populo pulsus et occisus est, et cum eo Fuluius Flaccus consularis, socius eiusdem furoris.

Le début est intéressant : le texte rapporte que Caius Gracchus a fait passer une loi par laquelle chaque citoyen issu de la plèbe (autant dire 90% des citoyens romains) allait recevoir un boisseau de blé par jour (inter quas frumentariam, ut senis et triente frumentum plebi daretur).

Cela fait tout de même furieusement penser à l’une de nos mesures à nous, en France : le RMI (Revenu Minimum d’Insertion) . Son boisseau de blé, c’est le RMI de la Rome républicaine antique, en somme.
Seulement voilà, cette loi, dite frumentaire, Tite-Live la classe parmi une catégorie de lois qu’il appelle « pernicosias ». Nulle besoin de traduction, l’adjectif est tout à fait transparent.

Imaginons notre pays, la France, où, sans fournir le moindre travail, 90% de la population recevrait une allocation ! Il faut bien concevoir que Tite-Live, qui écrit 150 ans plus tard, est bien placé pour juger des conséquences des lois frumentaires : sous Auguste, Rome ne produit plus son blé et l’importe désormais de l’Afrique, tout particulièrement de l’Égypte, qui est alors devenu le grenier à blé de Rome.

Il y a là tout de même matière à méditation pour un pays dont la balance commerciale se creuse toujours plus, et qui ploie sous les déficits budgétaires. Tite-Live est sans complaisance : non seulement il juge les lois de Caïus « perniciosas » mais en plus, il estime son tribunat « seditioso ». Pas besoin de traduction, là encore.
Pernicieuse, séditieuse, voilà, comment Tite-Live juge finalement l’action de Caïus Gracchus.

Il faut dire que son frère Tibérius Gracchus, avant lui, avait ouvert le bal avec une distribution d’argent :

Deinde cum minus agri esset quam quod diuidi posset sine offensa etiam plebis, quoniam eos ad cupiditatem amplum modum sperandi incitauerat, legem se promulgaturum ostendit ut his, qui Sempronia lege agrum accipere deberent, pecunia quae regis Attali fuisset diuideretur.

La donation des biens du roi Attale au peuple avait mis en rage le Sénat : « Tot indignitatibus commotus grauiter senatus » ajoute Tite-Live.

Les Gracques ont mal terminé : l’un et l’autre ont fini assassinés.

On pense, finalement, ce que l’on veut de l’histoire : l’histoire ne comporte pas de leçons a priori, mais seulement celles que chaque individu veut bien en tirer. Les Gracques seraient des héros du peuple dans certains mouvements politiques, et de dangereux démagogues dans d’autres. Quoi qu’il en soit, dans tous les cas de figure, cet épisode de l’histoire de Rome nous ramène sans conteste aucune aux débats qui secouent la politique française depuis une vingtaine d’années.

Par ailleurs, les Gracques tentèrent également de redistribuer les biens issus de l’Ager Publicus (Domaine public). En effet, au fil du temps, les premières familles de Rome et les plus riches, avaient eu une tendance fâcheuse à confondre le "privatus" et le "publicus" quand ils ’agissait de terres, si bien que les Gracques essayèrent d’y mettre bon ordre en procédant à une redistribution. Cette volonté aussi a une traduction politique, sans doute différente, de celle de procéder à des distributions sociales. La question agraire a secoué l’Europe puis l’Amérique du Sud aux XIXème et XXème siècle. Il est bien possible qu’aujourd’hui, une paysan brésilien du Nordeste se sente bien de spoints communs avec les Plébéiens romains des Gracques. Et, toute proportions gardées, la mise sous la coupe de biens publics par des agents privés dans notre propre état, la France, peut aussi amener les lecteurs de Tite-Live à des parallèles intéressants si ce n’est évocateurs...

On trouve le texte complet de ces extraits des Periochae sur le site de l’Université de Louvain.

Le site Clio-Hist fournit également un descriptif des institutions et magistratures romaines fort utile pour comprendre certains enjeux politiques de ces périodes troublées.

Enfin, pour les enseignants de lettres classiques qui désireraient travailler avec des élèves de collège sur ce sujet, voici des textes (format Open Office) modifiés, inspirés directement des periochae, accessibles à des élèves de Quatrième ou de Troisième (2ème et 3ème année de latin).

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Tibérius Gracchus
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Caius Gracchus
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  • 22 octobre 2007, Elizabeth Antébi (email)

    Minimas sociaux : les Gracques y avaient pensé !

    Réflexions toujours judicieuses et inattendues sur ce site ; avec un éclairage simple et qui fait réfléchir. Merci à vous de ce temps de pause et de réflexion sans idéologie à engloutir de surcroît. Vous avez raison : cela dépend de l’angle de vision. Les réformes des Gracques sont sans doute vieilles comme le monde. Ce qui est nouveau , c’est de l’écrire et le transmetttre aussi bien que Tite-Live. De l’intérêt de la littérature et du mot juste.

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    • 22 octobre 2007, Robin Delisle (email)

      Minimas sociaux : les Gracques y avaient pensé !

      Chère Elizabeth,

      Merci pour votre commentaire. Il y a dans l’histoire romaine, des moments forts et des individus qui éclairent notre actualité. J’ai trouvé intéressant le jugement de Tite-Live, car, alors que les Gracques sont rentrés dans la légende, au point qu’on les célèbre par des statues au nom de la vertu et de l’égalité, Tite-Live en dresse un portrait bien plus controversé. Clairement, il ne les aime pas.

      Pour ma part, je ne vous cache pas que je suis partagé. Je me retrouve à peu près dans les choix de Tibérius, beaucoup moins dans ceux de Caius, mais, c’est très discutable, et je ne sais pas si j’ai réellement tous les éléments. Comme je le disais dans l’article, les paysans pauvres du Nordeste brésilien ont certainement une toute autre vision de la chose.

      Je m’étais contenté en mars dernier, d’une biographie brute de béton sur Cléon, mais l’homme mériterait pourtant que l’on en fasse une biographie plus nuancée. Pour ma part, je préfère, et de loin, le sage et avisé Nicias, mais d’autres jugeront Nicias mou au possible.

      Ce qui est intéressant, c’est de constater que notre politique actuelle peut y trouver des référents, voire des modèles.

      Cordialement à vous

      Robin

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