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Antigone, un manifeste pour l’humanisme

lundi 29 octobre 2007, par Robin Delisle

L’Antigone de Sophocle est aussi inépuisable, ἄπορος pour réutiliser l’un des termes mêmes du choeur, que l’homme que célèbrent les vieillards thébains. La tragédie ne laisse de surprendre et d’étonner à chaque lecture. Et souvent, c’est dans les interstices que se glissent les trésors : il s’agit cette fois d’un magnifique manifeste humaniste, bien avant la Renaissance, dit avec force et talent au coeur même du premier chant choral.

Strophe

Choeur

_

Parmi tant de choses frappantes rien de plus étrange que l’homme.

Il se déplace sur la mer écumante par grand vent de sud,

Passant sous les houles mugissantes,

Et la plus grande des divinités, la Terre,

Immortelle, invincible, il l’épuise,

Animant sa charrue d’allers et retours d’années en années,

La retournant par une race équine.

Στροφή

Χορός

πολλὰ τὰ δεινὰ κοὐδὲν ἀνθρώπου δεινότερον πέλει

τοῦτο καὶ πολιοῦ πέραν πόντου χειμερίῳ νότῳ

χωρεῖ, περιβρυχίοισιν

περῶν ὑπ’οἴδμασι.

θεῶν τε τὰν ὑπερτάταν, Γᾶν6

ἄφθιτον, ἀκαμάταν, ἀποτρύεται

ἰλλομένων ἀρότρων ἔτος εἰς ἔτος

ἱππείῳ γένει πολεύων.

On a vu dans ce στασίμον une ode à l’homme : il me semble pourtant que δεινος évoque l’étonnement : en fait, toute l’énumération qui suit n’a pour objet que de mettre en relief l’avertissement qui suit :
l
L’homme fait des choses impressionnantes, c’est certain, mais, même le plus haut des hommes est un hors la loi s’il méprise les lois de la cité.

Alors, peut-être que δεινος (terrible, étrange, habile) avec le large spectre de sa polysémie condense toute l’ambiguité de la nature humaine.

Conquête des terres et des mers par l’homme. Fierté de dominer la plus ancienne des divinités. Nombreuses figures d’amplification. Le ton est emphatique. Comparatifs et superlatifs permettent de mettre en exergue le pouvoir de l’homme.
En effet, de l’homme il est dit que rien n’est δεινότερον. Il ne demeure rien du caractère relatif de la comparaison, puisque le sens est que rien ne peut être comparé à l’homme pour tout ce qui est δεινός (habile, étrange, terrible). De même ὑπερτάταν tournure superlative appliquée à la Terre laisse entrevoir que l’homme est au dessus encore de ce qui est déjà pourtant premier dans l’ordre des divinités. L’homme apparaît ainsi dans toute sa splendeur comme ce qu’il y a de plus éminent.

Antistrophe

La tribu des oiseaux à l’esprit léger, après l’avoir subjuguée, il la mène,

Et les espèces de créatures champêtres , et la race aquatique de la mer,

Dans des mailles en forme de filets,

L’homme très habile.

Il domine par des machines le bestiau champêtre

Dans les montagnes, et le cheval au cou velu,

Il le tient fermement sous le collier des jougs,

Et aussi le taureau des montagnes au faîte de sa vigueur.

Αντιστροφη

κουφονόων τε φῦλον ὀρνίθων ἀμφιβαλὼν1 ἄγει

καὶ θηρῶν ἀγρίων ἔθνη2 πόντου τ’εἰναλίαν φύσιν3

σπείραισι δικτυοκλώστοις

περιφραδὴς ἀνὴρ :

κρατεῖ δὲ μηχαναῖς ἀγραύλου

θηρὸς ὀρεσσιβάτα, λασιαύχενά θ’

ἵππον ὀχμάζεται ἀμφὶ λόφον ζυγῶν

οὔρειον τ’ἀκμῆτα6 ταῦρον.

Après la domination sur les éléments, donc plutôt le règne élémentaire, ou tout du moins minéral, voici que le pouvoir de l’homme s’exerce sur le règne animal. Là aussi, habitants des montagnes, des plaines , des mers ou des airs, rien n’échappe au pouvoir et à la sagacité de l’homme. Et le chant souligne d’ores et déjà la capacité technique de l’homme, puisque tout cela, il le soumet par des μηχαναῖς (le mot a d’ailleurs donné machine et mécanisme en français).

Seconde strophe

La parole , la pensée aérienne et les impulsions qui protègent la cité,

Il les a appris, et à éviter les grêlons en plein air

des pluies malchanceuses et perçantes,

L’homme, cet expert en expédients variés.

Il n’est jamais dans l’embarras :

Le seul Hadès il ne parvient à esquiver.

Mais il a conçu des échappatoires à des maux insolubles.

_

Στροφή δευτερά.

καὶ φθέγμα καὶ ἀνεμόεν φρόνημα καὶ ἀστυνόμους

ὀργὰς ἐδιδάξατο καὶ δυσαύλων

πάγων ὑπαίθρεια καὶ δύσομβρα φεύγειν βέλη

παντοπόρος : ἄπορος ἐπ’οὐδεν ἔρχεται

τὸ μέλλον : Ἅιδα μόνον φεῦξιν οὐκ ἐπάζεται :

νόσων δ’ἀμηχάων φυγὰς ξυμπέφρασται.

La ruse de l’homme est célébrée. Ce sont ses inventions qui sont mises en exergue. Le choeur rappelle qu’il vit naturellement en société, et instinctivement protège sa cité. Les vieillards pressentent ce qui està venir : τὸ μελλον signifie "ce qui va se produire".

Parlant de l’être humain, le choeur le qualifie de παντοπόρος mais précise aussi ceci : ἄπορος ἐπ’οὐδεν ἔρχεται. Or, en grec, πόρος signifie à la fois le chemin et la ressource, l’expédient, l’abondance. L’homme est dit à la fois παντοπόρος, regorgeant de ressource, mais également ἄπορος, autrement dit jamais dans l’embarras.

Quelle confiance dans la nature humaine et dans son intelligence ! Voilà d’emblée écrit l’un des plus beaux manifestes humanistes que la littérature ait jamais produite, et cette pièce est pourtant écrite il y a presque 2500 ans !

On peut ainsi comprendre que l’homme connaît des voies diverses pour s’en sortir, et qu’il n’est jamais coincé dans une difficulté, c’est à dire sans issue. D’ailleurs, ce champ lexical est confirmé par la présence des mots φεῦξιν et φυγὰς qui exprime pour l’un l’action d’échapper, pour l’autre la fuite. Seul Hadès (la mort) semble être irrésistible, mais le fait même que l’homme ne parvienne pas à lui échapper prouve qu’il essaye de trouver une voie, une issue même face à ce dieu. L’avertissement est pourtant presque prophétique : c’est l’Hadès et les puissances infernales que Créon et Thèbes vont provoquer en refusant d’enterrer un mort et en enterrant une vivante. Or, face à ces puissances, il n’est d’échappatoire, sauf dans le cas précis de certaines maladies auxquelles le choeur fait allusion, νόσων δ’ἀμηχάων.

Seconde antistrophe

Détenteur d’une sagesse ingénieuse dans ses réalisations techniques,

Il glisse tantôt vers le mal, tantôt vers le bien sous l’effet de ses espérances,

Il honore comme usage consacré des dieux les lois du sol ;

le plus haut dans la cité, il est apatride quand par audace

Le bien ne s’accorde pas avec lui. Il ne pourrait être dans mon coeur

Ni celui qui ne méditant pas des chose justes agit ainsi.

_

Αντίστροφη δευτερά

σοφὸν τι τὸ μηχανόεν τέχνας ὑπὲρ ἐλπίδ’ἔχων

τοτὲ μὲν κακόν, ἄλλοτ’ ἐπ’ ἐσθλὸν ἕρπει,

νόμους γεραίρων χθονὸς θεῶν τ’ἔνορκον δίκαν,

ὑψίπολις : ἄπολις ὅτῳ τὸ μὴ καλὸν

ξύνεστι τόλμας χάριν. μήτ’ ἐμοὶ παρέστιος

γένοιτο μήτ’ ἴσον φρονῶν ὅς τάδ’ ἔρδει.

Y-a-t-il un avertissement dans le propos du choeur qui rappelle que l’homme tient pour coutume sacrée les lois instituées par les divinités du sol ? χθονὸς ne me semble pas tomber par hasard, alors que Créon bafoue ces mêmes divinités. Voilà un avertissement, et le plus haut dans la cité doit se rappeler que les lois s’appliquent aussi à lui. Personne n’est au-dessus des lois, y compris ceux qui pensent pouvoir y échapper. Et quand bien même ils auraient le sentiment que les lois humaines dépendent d’eux, le choeur est là pour rappeler que leur fondement est divin.

Par une amère ironie, le corps de Polynice pourrissant est là pour rappeler ce qu’il advient de ceux qui ne respectent pas les lois les plus sacrées et trahissent leur patrie. Toutefois, ce n’est sans doute pas Polynice qui est l’objet de l’attention du choeur. Dans l’épisode I, le choeur a supposé que la poussière qui s’était déposée sur le corps du traître avait été l’oeuvre des dieux. S’il n’est pardonné, l’oeil divin n’est du moins plus penché sur son crime.

Le vocabulaire choisi par le choeur révèle clairement l’idée qu’il se fait de la justice : il honnit ἴσον φρονῶν celui qui ne médite pas une chose égale, c’est à dire équilibrée, tout à l’opposé de la démesure. Ainsi se forge un idéal de justice sur un fonctionnement harmonieux de la pensée, et non dans les élans impétueux et démesurés, donc inégaux et déséquilibrés.

Une fois, encore, idéal de modération et d’harmonie.

Le chant progresse alors en croissant.
L’homme domine d’abord les éléments, terre et mer. Puis dans l’antistrophe qui suit, c’est le règne animal qui est à son tour en son pouvoir. Sont célébrées ensuite dans la strophe suivante son ingéniosité et sa vie sociale.

Mais les vieillards adressent une sévère mise en garde à leurs auditeurs : au sommet de son art, l’homme vacille, c’est à dire qu’il glisse alternativement vers le bien ou le mal sous l’effet de ses espérances, et ses aspirations. Pas de démesure : le mot ὕβρις n’est pas prononcé, mais l’auditeur y pense sans doute très fort...

Dès le début de la strophe, le choeur avait opposé d’un côté ce qui est dû aux dieux, de l’autre le sort réservé à celui qui ne médite pas des choses égales.

L’idéal de modération et d’intelligence qui se dégage des sages paroles des Anciens de Thèbes demeure pour des siècles comme un phare dans l’Océan du temps, tout du moins, du temps de l’humanité.