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Grammaire ou psychologie de l’âme ?

vendredi 3 avril 2015, par Robin Delisle

Il y a une représentation collective de la grammaire dans les sociétés éduquées qui ne laisse pas d’être assez étonnante. Qu’on la considère favorablement ou non, on voit rarement en elle autre chose qu’un système de classification et de règles qui ne renvoie à rien d’autre qu’à lui-même.
C’est sans doute un aspect de la grammaire mais c’est aussi oublier que les catégories logiques par lesquelles nous nommons ainsi les phénomènes de langue ne sont pas vides de sens. A vrai dire, ces phénomènes de langue sont aussi des phénomènes psychiques. Un discours auto-centré, un caractère égocentrique sera porté à user massivement des indices de la 1ère personne, pronoms personnels, pronoms et déterminants possessifs. La multiplication des « je », « moi », « mon », « ma », « mes », n’est pas sans signification psychologique même si elle ne se réduit pas nécessairement à ce qui vient d’être écrit ci-dessus. Ainsi, les catégories grammaticales rendent compte de nos pensées profondes, la plupart du temps malgré nous, si bien qu’une écoute et une observation attentives des discours de nos interlocuteurs nous permettent certainement d’en apprendre autant qu’un bon télépathe de récit fantastique ou de science-fiction.

Plus encore que nos expressions, nos choix grammaticaux trahissent nos pensées profondes. Comme cette simple affirmation ne saurait suffire à se démontrer elle-même nous avons pensé qu’un cas pratique, tiré de la littérature, illustrerait bien l’idée que nous émettons.

Considérons le Prologue de la Médée d’Euripide et tout particulièrement le discours de la nourrice. Il est intéressant parce qu’il est parfaitement révélateur de ce que nous venons d’affirmer.

Qui est cette nourrice ? une femme à l’évidence très proche de Médée au point d’épouser sa souffrance. Comment pouvons-nous l’affirmer ? Par une approche grammaticale de son discours. La figure de style qui consiste à décrire une scène de manière si réaliste qu’on croirait assister à la scène s’appelle une hypotypose.

Médée, l’infortunée ! outragée, à grands cris atteste les serments, en appelle à l’union des mains, le plus fort des gages ; elle prend les dieux à témoin de la reconnaissance qu’elle reçoit de Jason. Affaissée, sans nourriture, elle abandonne son corps à ses
douleurs ; elle consume ses jours entiers dans les larmes depuis qu’elle connaît la perfidie de son mari ; elle ne lève plus les yeux ni ne détache du sol son regard ; elle semble un roc ou le flot de la mer quand elle écoute les consolations de ses amis. Parfois cependant elle détourne son cou éclatant de blancheur, et, en elle-même, elle pleure son père aimé, sa patrie, son palais, qu’elle a trahis et quittés pour suivre l’homme qui la tient aujourd’hui en mépris. Elle sait, la malheureuse, par son propre
malheur, ce qu’on gagne à ne pas quitter le sol natal
.

Pour entrer à ce point dans les sentiments et les émotions d’autrui il faut non seulement lui être proche mais pouvoir partager ce qu’il/elle ressent et être doté d’une grande empathie envers la personne dont on partage ainsi les souffrances. La nourrice décrit avec une précision presque clinique l’état de Médée. Si elle est si précise, ce n’est pas qu’elle soit un médecin mais bien plutôt qu’elle observe de tous ses yeux sa maîtresse. Et la multiplication des présents de description qu’on distingue parfois mal de présents d’actualité tant la description est prégnante indique à quel point il n’y a pas de recul ni de décalage entre ce que voit et dit la nourrice alarmée et ce qui s’est passé ou continue de se passer dans la demeure de Jason à Corinthe. Si l’on doutait encore de l’émotivité de la nourrice, il suffirait de se rapporter à ses premières paroles.

Plût aux dieux que le navire Argo n’eût pas volé par-delà les Symplégades bleu sombre vers la terre de Colchide, que dans les vallons du Pélion le pin ne fût jamais
tombé sous la hache et n’eût armé de rames les mains des héros valeureux qui allèrent chercher pour Pélias la Toison toute d’or ! Ma maîtresse Médée n’eût
pas fait voile vers les tours du pays d’Iôlcos, le cœur blessé d’amour pour Jason. Elle n’eût pas persuadé aux filles de Pélias d’assassiner leur père et n’habiterait pas ici en cette terre de Corinthe avec son mari et ses enfants
.

Autant d’irréels du passé ou du présent pour exprimer ses regrets ne laissent pas de place au doute quant aux sentiments d’affection qu’elle éprouve pour Médée.

Alors quoi ? Cela signifie-t-il que notre nourrice embrasse les souffrances de sa maîtresse sans émettre le moindre avis sur les événements récents ?

Un tout petit présent, isolé dans la masse des présent de description et/ou d’actualité achoppe pourtant comme une vaguelette sur une mer lisse.

Elle sait, la malheureuse, par son propre malheur, ce qu’on gagne à ne pas quitter le sol natal

On trouve dans cette phrase deux valeurs de présent distinctes : « sait » est un présent d’actualité, il est la conséquence de toute l’hypotypose mais « gagne » lui, est un présent de vérité générale. On utilise les présents de vérité générale pour des définitions et pour les choses considérées comme vrai en général. C’est donc un présent qui convient très bien aux leçons de morale...Or, qu’observe-t-on juste à côté de ce présent de vérité générale ? « par son propre malheur » est un complément circonstanciel de cause. C’est ce que nous dit l’analyse grammaticale précise de la fonction de ce groupe de mots. Cause et effet, nous ne sommes pas dans un discours scientifique, la cause est entendue, il s’agit de morale.
Et c’est là certainement l’avis de la nourrice très cohérent, au demeurant, avec ses irréels du début de son discours. Non seulement elle regrette tout ce qui s’est produit mais la conclusion induit certainement comme une sorte de reproche. Car tout ce qu’elle déplore de manière négative ne se serait pas produit si Médée n’avait pas quitté son sol natal. C’est très clair.
L’empathie de la nourrice n’est donc pas aussi totale que le laissait présager l’hypotypose.
Un autre élément vient conforter que l’affection qu’elle éprouve pour sa maîtresse n’est pas fusionnelle au point de lui ôter tout jugement.
On peut analyser un discours par la présence de ses objets grammaticaux, cela va de soi, mais aussi par ses absences.
C’est la nourrice qui parle et pourtant, il faut attendre la fin de son discours pour trouver enfin trace d’un pronom personnel de 1ère personne. Une telle absence conforte le sentiment que la nourrice est toute entière vouée à sa maîtresse, mais dans ces conditions, il faut justifier leur apparition.

Elle abhorre ses fils ; leur vue ne la réjouit plus. Je crains qu’elle ne médite quelque coup inattendu : c’est une âme violente ; elle ne supportera pas l’outrage ; je la connais et j’ai peur qu’elle n’entre sans rien dire dans l’appartement où est dressé son lit et ne se plonge un poignard aiguisé à travers le foie, ou encore qu’elle ne tue la princesse et son mari et qu’ensuite elle ne s’attire ainsi une plus grande infortune.

La venue du "je" coïncide avec le dernier présent de description « elle abhorre ». Presque tous les autres présents sont prospectifs : ils concernent l’avenir. On comprend donc qu’une menace pèse sur les enfants de Médée. C’est certainement cette menace qui réveille le "je" de la nourrice, même si elle n’en a pas encore exprimé la potentialité. C’est chose confirmée dans la suite du prologue à l’issue de son échange avec le précepteur puisqu’elle demandera aux enfants de se presser par crainte des accès de rage de Médée.

On pourra accuser cette interprétation d’être un peu tarabiscotée. Peut-être mais il faudra alors argumenter d’autant qu’il faut de toutes façons admettre que nous sommes en permanence conduits à interpréter ce que nous lisons ou entendons, d’une manière ou d’une autre.

C’est tout l’art d’Euripide d’avoir su rendre compte par les mots de la personnalité si attachante de la nourrice. Mais c’est l’analyse grammaticale qui permet de percevoir le fond de ses pensées, ou, tout du moins, de celles que lui prête Euripide, qu’elles soient exprimées ou non.


Voir en ligne : Médée d’Euripide

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