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Via sacra, Domus aurea...

mercredi 8 avril 2015, par Robin Delisle

J’ai lu avec attention la charge de Jean-Michel Zakhartchouk contre le temps consacré à l’étude de langue dans l’approche des cultures issues de l’Antiquité. L’ancien directeur du CRAP (Cahiers pédagogiques) explique ainsi : «  en quoi savoir traduire, connaitre les déclinaisons, comprendre le fonctionnement de la phrase latine (si différente de la notre) sont –ils indispensables pour s’imprégner de ces cultures de l’Antiquité, dont je suis le premier à encourager la diffusion sous toutes ses formes ? On peut très bien enseigner l’étymologie sans avoir recours à un enseignement systématique du latin ou du grec, et on peut faire rechercher des références à l’Antiquité à travers de bonnes traductions. »
J’ai un désaccord majeur avec l’auteur de ces propos. Je bute sur sa vision de l’imprégnation d’une langue et d’une culture, car je subodore évidemment, que ce qui s’applique au latin et au grec vaut pour toutes les langues dans l’esprit de Jean-Michel Zakhartchouk. Si tel n’était pas le cas, il faudrait alors préciser quelle serait la spécificité des langues anciennes sur ce point.
L’imprégnation est à mon sens indissociable de la question du sens, et la question du sens inséparable de celle de la grammaire. Comme je l’écrivais récemment en évoquant la Médée d’Euripideà titre d’exemple, je considère que la grammaire, nos choix grammaticaux, pour être précis, sont les miroirs de nos âmes.
La grammaire du grec et du latin a une spécificité qui lui est propre et qui fait qu’une traduction, aussi brillante soit-elle, n’est jamais tout à fait satisfaisante à mes yeux : son ordre d’apparition n’est pas le même que celui qui vaut dans notre grammaire européenne. Et quand je dis européenne, j’ai bien conscience que je ne parle pas seulement de la langue française. La phrase latine, la phrase grecque, ne sont pas structurées comme nos phrases européennes. Nous mettons, nous autres Européens, l’accent sur l’auteur de l’action, sujet ou agent, puis sur l’action et enfin sur son objet, COD ou sujet. Bien sûr, nous pouvons parfois insister sur une circonstance, la placer en tête de phrase, mais fondamentalement, nous sommes préoccupés de ce qui agit ou ce qui est, l’individu en tête.
L’ordre d’apparition des mots est très différent en grec et en latin. Le sujet est rarement mis en tête de phrase, le verbe, action ou état, se retrouve souvent à la fin. Je suis absolument convaincu que cet ordre d’apparition dans l’esprit n’est pas neutre. L’ordre des mots qui ne fait pas sens pour nous a priori est tout à fait pertinent pour un Romain ou un Athénien de l’Antiquité parce que la réalité lui apparaît ainsi. Et nous ne pouvons pas même nous aider du latin moderne car il a suivi le chemin de toutes les langues européennes. Aujourd’hui, avec l’ordre européen des mots - peut-être est-il même mondial - en effet, les déclinaisons sont caduques et ne font plus sens, si ce n’est pour l’orthographe, en russe ou en allemand, par exemple. Elles sont condamnées à disparaître, et c’est d’ailleurs ce qui s’est produit dans la réforme du grec quand la démocratie s’est imposée au début des années 80 dans la Grèce moderne.
Ces éléments font donc sens et le sens impacte profondément une civilisation parce qu’il modèle sa perception du monde.
C’est par une erreur que j’ai failli faire récemment que j’essaierai d’illustrer de quelle manière une traduction sans texte grec peut conduire à une surinterprétation sinon une interprétation erronée.
J’essayais d’analyser l’attitude de la nourrice envers Médée dans le prologue de la pièce d’Euripide et je trouvais très touchante l’empathie qu’elle manifeste envers sa maîtresse via une hypotypose saisissante entre autres. Je me demandais alors dans cet article si cette empathie était fusionnelle au point que la nourrice embrassât sans la moindre restriction le destin et les desseins de Médée. En analysant les présents j’ai constaté que l’un deux, présent de vérité générale, exprimait une opinion de la nourrice, marque d’un jugement personnel donc. Puis, en poursuivant l’examen de son discours, j’ai constaté la réapparition des indices de la 1ère personne, disparus pendant un long moment dans le propos de la nourrice. J’ai pensé alors qu’il s’agissait d’indices d’une conscience différenciée dans le processus de fusion empathique qui existait entre la nourrice et Médée. Je me suis demandé ce qui pouvait avoir ramené ainsi le « je » à la conscience et je me suis tourné vers les enfants. En effet, le retour de ces indices coïncide avec le regard inquiet de la nourrice vers les enfants car elle pressent le mal que pourrait leur faire Médée.
A la base, je travaillais sur le texte français et je me suis tout naturellement saisi du déterminant possessif du « mes enfants » que la nourrice adresse à ces derniers pour les inviter à rentrer dans le palais.
Cet indice aurait été magnifique pour appuyer ma thèse. Mais c’était trop beau et je me suis méfié. Je suis allé voir le texte grec. Et voici ce que dit la nourrice : « ἴτ΄—εὖ γὰρ ἔσται—δωμάτων ἔσω͵ τέκνα. » Ce que le traducteur rend par « mes enfants » c’est « τέκνα » une apostrophe, c’est à dire un vocatif en grec ancien. Il n’y là-dedans pas l’ombre du moindre déterminant possessif. Par acquis de conscience, je suis allé voir plus loin dans la tragédie le long monologue de Médée qui doute au moment de mettre à mort ses enfants. Elle utilise la même expression. Très paradoxalement, Médée est la seule à utiliser le déterminant possessif grec, et jamais avec τεκνόν quel que soit son cas. Elle fait avec παῖς comme dans le vers suivant, par exemple « παῖδας ἐκ γαίας ἐμούς ». La présence de ces possessifs, pas si fréquents en grec, aux côtés d’apostrophes sèches s’interprète, cela me semble certain, mais ce n’est pas mon objet dans l’immédiat. Je veux juste dire que je m’apprêtais à estimer de manière erronée ou du moins, pas sur les bons indices, l’affection exacte que la nourrice porte aux enfants. En relisant la pièce, j’ai constaté qu’au moment où Médée expose (plus tard) son plan au choeur, la nourrice est là puisqu’elle l’envoie vers Jason. Or, c’est à ce moment qu’elle précise son projet de tuer ses propres enfants. Les femmes de Corinthe réagissent bien, horrifiées, mais de réplique de la nourrice, point. J’étais donc parti sur une fausse piste, me semble-t-il, et seul le texte grec m’a permis de le réaliser. Cette erreur n’aurait pas été anodine car elle m’aurait conduit à interpréter incorrectement une relation humaine.

J’ai choisi d’étudier Médée avec mes élèves de grec de troisième, cette année, principalement sur le texte français, mais, à intervalles réguliers, en consultant le texte grec. C’est ce qui nous permet parfois des débats passionnants. La déconstruction de l’image héroïque de Jason à coups de superlatifs (entre autres) dans l’Épisode II a donné lieu à des débats intéressants. S’il ne me paraît pas contestable que Jason ne renvoie guère d’image moralement satisfaisante (un matérialiste égoïste) son aspiration à vivre une vie normale, est défendable (et dans la Médée de Sénèque, c’est même l’enjeu principal car les projets de vie de Médée et de Jason viennent se fracasser l’un contre l’autre, l’une aspirant à l’héroïsme mythique de leurs premières aventures, l’autre escomptant mener une existence humaine ordinaire et tempérée).
Comment pourrions-nous réfléchir, discuter, prendre parti si nous n’avions pas connaissance de telles nuances ? Seule l’étude raisonnée de la grammaire en situation peut nous le permettre et je ne me vois pas faire l’impasse sur les détours de l’âme humaine les plus passionnants sous prétexte qu’une déclinaison serait chose fastidieuse...

Messages

  • Merci pour cette intelligente analyse. L’étude de la langue, c’est effectivement être capable de saisir les nuances, les subtilités d’un message, et ne pas l’étudier c’est se condamner à une pensée fausse, ou uniformisée.

  • Bonjour ! Très bon texte mais j’ai été surpris que vous évoquiez la disparition des déclinaisons en grec moderne...Seul le datif a disparu, remplacé par le génitif ou par une construction avec la préposition σε. De plus, l’ordre des mots en grec moderne n’est pas aussi rigide qu’en français (par exemple) : souvent le sujet est placé APRES le verbe. Je voulais vous faire ces quelques précisions. Bien à vous !

  • Bonjour Arnaud,

    Certes, elles n’ont pas disparu, mais elles ont été considérablement simplifiées, et, à terme, elles finiront par disparaître car elles n’ont quasiment plus d’utilité. Je sais aussi que le sujet peut parfois être placé après le verbe (en fait, j’ai étudié aussi le grec moderne) mais dans l’ensemble, l’ordre des mots grec rejoint globalement l’ordre des autres langues européennes. Il n’a en tout cas plus grand chose à voir avec celui du grec ancien. Merci sinon pour votre appréciation.

    Bonjour Frédéric
    C’est en effet ce que je pense, et à mon avis, JMZ fait une erreur sérieuse sur ce point. Il y en a une autre, au demeurant, dans son billet, enfin, tout du moins, une analyse que je ne rejoins absolument pas, c’est la question de l’identité et son rapport avec le grec et le latin. Mais je ne l’ai pas traitée ici. Merci d’avoir réagi.

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