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Un vent d’est souffle sur Limoges

Triple entente pour la Chine, le Japon et la France

lundi 17 octobre 2005, par Robin Delisle

Voilà pour le moins une extraordinaire Odyssée des temps modernes : trois mondes se joignent pour le meilleur à Limoges : la Chine, la France et le Japon. Là, la faculté de lettres et de sciences humaines a développé, sous l’égide d’un helléniste d’exception des partenariats sans précédent avec des universités du lointain orient. Un exemple à méditer...

1. Jean-Pierre Levet, vous avez rapporté à la Rédaction du Café pédagogique, dans son numéro 30 l’histoire édifiante de votre rencontre avec Madame Ting-li Taï : doctorante originaire de Taïwan, elle souhaitait travailler sur un sujet de linguistique contrastive portant sur le chinois et sur les langues indo-européennes. Par son intermédiaire, vous êtes entré en contact avec un universitaire taïwanais, le professeur Chin Day-Hsi, de l’Université Nationale Centrale de Chung-Li.
Ce dernier vous a envoyé des étudiants cherchant à perfectionner leurs connaissances linguistiques : certains suivent quelques heures des départements de grec et de latin.
Où en est actuellement la filière taïwannaise à Limoges ? Combient d’étudiants viennent ? qu’étudient-ils ?

L’Université de Limoges accueille cette année dix étudiants de l’Université de Chung-Li, envoyés par Mme Hsin, qui a succédé au Professeur Chin, désormais à la retraite. Quelques-uns de ces étudiants s’initient au latin, mais leur programme de travail est centré sur le français, le cursus proposé leur permettant de valider leur année dans leur pays. Ils s’intéressent tous, au titre des options qui leur sont offertes, à la civilisation gréco-latine, abordée à partir de traductions.

2.Parallèlement, un assistant de l’Université de Xi’an, l’ancienne capitale impériale, terme de la route de la soie, M. JIA Baojun, vous a contacté en 1999 pour savoir s’il était possible de venir faire des études doctorales à Limoges. Il préparé sous votre direction un DEA qui a été jugé excellent, ce qui lui a permis d’obtenir une bourse européenne pour préparer une thèse dans laquelle il étudie le texte latin de la Consolation de Boèce et quelques-unes de ses traductions françaises, tout en préparant une version chinoise, accompagnée de commentaires linguistiques comparatifs et contrastifs. Vous êtes ainsi entré en contact avec le doyen Hu, de Xi’an, et une convention a été signée entre nos deux établissements, en 2000.
Pouvez-vous nous dire ce qu’a produit cette convention ces cinq dernières années ? Combien avez-vous d’élèves ? Quelles études suivent-ils ?

M. Jia est en train d’achever une excellente thèse. La soutenance devrait avoir lieu dans les premiers jours du mois de mai, en présence, et probablement sous la présidence, de M. le Président Hu (il a été élu l’an dernier président de son université), auquel l’Université de Limoges devrait, dans cette période, remettre le doctorat honoris causa qu’elle lui a décerné. Je suis invité à Xi’an, à une date qui n’est pas encore fixée (vers Pâques), pour recevoir le diplôme de professeur honoris causa de l’Université XISU de Xi’an.

  • Je dirige, depuis la rentrée, une deuxième thèse (Melle Zhang), qui a soutenu un très bon mémoire de M 2 préparé sous ma direction et s’est fortement initiée aux langues classiques. Elle travaille sur les rencontres de l’Orient chinois et de l’Occident à Xi’an.
  • Limoges accueille, cette année, six étudiants de Xi’an (en M1 de Lettres). Ils étaient quatre l’an passé (L 3 d’AES).
  • Ces six étudiants suivront, au second semestre, mon option de Philosophie Grecque, pour laquelle ils se sont tous inscrits (Aristote, à partir de textes traduits).

3.En 2002, vous avez créé, M. Jia, un ancien doctorant et vous, une nouvelle collection aux PULIM, celle des « Classiques pour Xi’an et pour la Chine ». Le sous-titre en est « Les sagesses grecques et latines présentées en français et en chinois ».
Y-a-t-il eu de nouvelles publications dans cette collection ?

Nos deux universités publient conjointement Les petits classiques pour Xi’an et pour la Chine. Deux volumes, rédigés par M. Jia et par moi-même, sont déjà sortis (Isocrate, Contre les Sophistes ; Hésiode, Les travaux et les Jours). Un troisième est en préparation (Esope et ses Fables). Chaque fascicule propose une traduction en français et en chinois (en caractères chinois et en transcription, pour faciliter l’apprentissage du chinois par des francophones), ainsi qu’un commentaire bilingue.

4. Vous faites partie d’un groupe de recherche dont l’objet est de mettre en évidence une langue-mère commune à l’Asie et à l’Europe.avec un Pouvez-nous nous en dire plus à ce sujet ? En quoi consistent vos travaux ? Qui fait partie de ce groupe ? Quelles découvertes avez-vous faites ? Notamment , pouvez-vous expliquer à nos lecteurs ce que sont l’Eurasiatique et le Nostratique ?

Je travaille depuis plusieurs années sur les hypothèses eurasiatique de J. Greenberg et nostratique d’Aaron Dolgopolsky. Par eurasiatique, on entend la langue-mère de l’indo-européen, de l’ouralien, de l’altaïque, de l’aïnou, du japonais, du coréen, de l’eskimo-aléoutien et de quelques langues paléo-sibériennes. J. Greenberg en fait un descendant du nostratique, au même titre que l’afro-asiatique et le dravidien. L’arbre génétique d’A. Dolgopolsky part directement du nostratique pour aboutir à l’afro-asiatique, au dravidien, à l’indo-européen, à l’ouralien etc., sans poser d’entité eurasiatique.

  • Longtemps considérée comme impossible ou interdite, la linguistique de ces macro-familles, dont l’existence est soupçonnée depuis longtemps (le terme de nostratique a été inventé par Pedersen au début du siècle dernier), a trouvé un nouvel élan dans les apports de la génétique contemporaine.
  • J’ai publié, dans Tôzai, plusieurs articles définissant de nouvelles méthodes d’étude, fondées sur des principes scientifiques rigoureux.
    Dans le tome 6 (2004, p. 163-212), j’ai fait paraître un long article (« La voie des particules. Eurasiatique et Nostratique : de l’hypothèse vers la théorie »). Deux autres études ont été publiées dans La Feuille de Philologie Comparée Lituanienne et Française, que je dirige également : « Le génitif pronominal lituanien manęs : un élément de la théorie eurasiatique » (3, 2003, p. 3 sq) ; « Tokharien B tañ et lituanien tavęs. Eléments de théorie eurasiatique », complété par « L’eurasiatique : éléments d’un bilan en forme de première conclusion » (4, 2005, p. 5-25).
  • Deux autres études sont sous presse, l’une paraîtra dans les Mélanges offerts à Michel Casevitz, l’autre, « Le pronom interrogatif et indéfini afro-asiatique *mV. De l’hypothèse à la théorie nostratique », dans Tôzai 8, en 2006. Le champ de recherche est immense et prometteur. Je l’étends à la macro-famille sino-tibéto-austronésienne, dont l’unité a été établie par L. Sagart. L’ensemble ainsi constitué correspond à ce que j’appelle le grand nostratique.
  • Dès que j’aurai le temps de mettre de l’ordre dans mes fiches, je compte publier un livre intitulé Indo-européen, eurasiatique, nostratique et au-delà (c’était le titre de mon étude pour le programme du CNRS, terminé, auquel vous faites allusion ; cet ouvrage était prévu pour 2004, mais le temps m’a fait cruellement défaut).
  • Le Professeur Kudo a publié, au Japon, en avril dernier, un livre important sur les origines du japonais. Les dix mille exemplaires ont été rapidement épuisés. Un deuxième tirage est actuellement en librairie (Le japonais : d’où vient-il, en japonais).

5. A la fin des années 80, plusieurs collègues japonais, dont le professeur Kudo, avec qui vous aviez lié amitié pendant vos études à Poitiers, et le professeur Mitsuta, ont fondé un cercle d’études homériques à l’Université Meiji Gakuin de Tokyo. Cette dernière publie une revue, Gengo Bunka (Langues et Cultures) dans laquelle vous avez déjà écrit beaucoup d’articles à propos d’Homère.
Comment vos collègues Japonais appréhendent-ils les poèmes homériques ? par quels détours vous-même passez-vous pour leur présenter cette littérature ? _ Combien y-a-t-il d’étudiants japonais à Limoges à l’heure actuelle ?
Qu’étudient-ils ? Pouvez-vous nous parler d’eux ?

Le séminaire homérique de l’Université Meiji Gakuin (S. Kudo, I. Mitsuta et H. Notsu, le docteur que j’ai formé à Limoges) continue à travailler sur l’Odyssée. Il en prépare une traduction commentée. La version japonaise de l’Iliade a été publiée.

  • Je forme actuellement, à Limoges, une autre doctorante japonaise (Yuko Matsumoto), qui travaille sur les problèmes posés par la traduction des classiques latins et grecs.
  • Six étudiants de Meiji Gakuin sont inscrits actuellement en M1 (Lettres) et deux en M 2. Ils suivent tous mes séminaires.

6. L’université de Limoges et Meiji Gakuin publient sous votre égide et sous celle de M.Kudo conjointement une revue TÔZAI [Orient/Occident] : pouvez-vous nous parler de son contenu ? Quel est son objectif ? Qui touche-t-elle ? Savez-vous s’il existe de tels partenariats entre d’autres universités européennes et des universités du Japon ou de Chine ?

Tôzai publie des recherches sur les macro-familles ainsi que des études sur l’humanisme classique de l’Orient et de l’Occident (latin, grec, sanskrit, japonais, chinois).

7. Il reste à la rédaction une dernière question à vous poser : comment faites-vous ? Comment faites-vous pour :
vous exprimer en japonais et en chinois, être maître de conférences à l’université de Limoges en grec ancien, donner des cours de sanskrit, être le président d’Eurosophia et par là, être en contact avec toute l’Europe, publier des revues, et enfin participer, conjointement avec des généticiens de l’Académie d’Aix-Marseille, au programme de recherche « Origines de l’Homme, du Langage et des Langues » (OHLL, sous la direction du professeur Hombert) ?

le programme du CNRS est achevé Mais d’autres tâches se sont ajoutées, notamment celle de président de la section 8 du Conseil National des Universités (CNU) : Langues et littératures anciennes.

  • En tant que professeur à l’Université de Limoges, où la section de grec ne compte que trois titulaires (2 MC, Mmes Morin et Brottier, et un PR), j’ai un service un peu lourd et je m’efforce de siéger dans les différents conseils d’UFR et d’Université pour mieux défendre les intérêts des langues anciennes.
  • J’aimerais pouvoir disposer de plus de temps pour mes recherches et pour donner de la vigueur à l’action d’Eurosophia. Mais j’ai la grande satisfaction de voir que le département que je dirige (Grec et Langues Orientales) accueille maintenant de gros effectifs d’étudiants, confiés à des chargés de cours, qui s’initient au chinois et au japonais (environ 80 pour chaque langue). Inutile de dire que j’aimerais avoir autant d’inscrits en Lettres Classiques !!!

A consulter sur la Toile :