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Bébé est-il platonicien ?

mercredi 6 juillet 2005, par Robin Delisle

L’intelligence des bébés a fini par attirer l’attention de quelques rares chercheurs en psychologie. Roger Lécuyer, professeur de psychologie du développement à l’institut de psychologie de Paris V Descartes est l’un de ceux-là.
Après avoir défini ses protocoles d’observation, l’habituation et le conditionnement il est parvenu à des découvertes étonnantes. La Rédaction du Portique qui s’est intéressée à ces recherches, a rapproché certains résultats de ces observations des théories de la connaissance du courant platonicien...

L’éveil à la conscience, c’est d’abord l’Océan du Non-être : impressions confuses et fugitives, mouvantes, qui ne permettent pas de fixer quelque forme de connaissance que ce soit, car il faudrait alors objetiser les perceptions, et les catégoriser.

Pourtant, dans ce maëlstrom de sensations, Bébé réussit à fixer parmi une multiplicité de points de vue les invariants qui vont lui rendre compte de l’objet, et ce, bien avant l’accès au langage. En termes platoniciens, on pourrait dire que c’est sa pensée intuitive, ce que Platon appelle noesis, la forme la plus pure de la pensée pour lui, qui lui donne cet accès.

Le nourrisson, en effet, très tôt, parvient à catégoriser des images : si on lui présente un même objet sous des angles différents, bien que ce soit pour lui autant d’images différente,s il va repérer dans ces présentations les invariants qui lui permettront de fixer l’objet.
Est-ce que comme Théétète dans le dialogue du même nom, il retrouve la bonne empreinte dans la cire, sachant que l’erreur n’est qu’une erreur d’empreinte ?

Le fait est qu’il parvient ainsi assez rapidement à établir une Idée de l’objet. Idée pour Platon, concept pour Abélard, un platonicien d’obédience Nominaliste (ce qui peut paraître paradoxal) ou encore des universaux pour les Réalistes. Admetonns même une forme pour les Aristotéliciens.

La question de pose en effet de déterminer la source de cette représentation idéale :

Il faut admettre chez l’enfant la présence de pré-concepts logés dans l’esprit, à l’instar de ce qu’imagine Abelard. Husserl qui se rattache aux Réalistes, et par là aux Platoniciens, voit dans la phénoménologie la capacité à extirper de l’expérience l’essence, ce qui demeure, en multipliant les points de vue.

Le nourrisson ne paraît pas procéder autrement.
Les Eléates et Héraclite sont célèbres pour leurs affrontements par disciples interposés sur la nature de l’Être. Platon parvient débloque la situation avec l’idée que le Non-être n’est pas non pas au sens ou il n’a pas d’être, mais au sens où il est autre.

Il y a donc une dialectique subtile entre l’autre et le même (qui est invariant) qui permet d’accéder aux essences.
Le nourrisson quand il se fait une idée de l’objet procède en effet ainsi : il met en perspective ce qui est autre, et ce qui est le même dans l’objet. C’est ainsi qu’il parvient à une représentation idéale de l’objet en question, valable indépendamment, désormais, des données de l’expérience. la confrontation à e nouveaux "autres" lui permettra d’affiner indéfiniment l’image idéale et donc de se rapprocher toujours plus de l’essence des choses.

Voilà, en définitive, pourquoi Bébé est peut-être bien un platonicien...

A lire :
- L’intelligence des bébés en 40 questions, aux éditions Dunod de Roger Lécuyer
- le Thééthète de Platon
- le Sophiste de Platon