Le portique

Nihil novi sub sole !

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A l’ancienne...

mardi 19 juillet 2005, par Robin Delisle

Usenet-fr comporte quelques forums consacrés aux lettres : c’est sur l’un d’eux, dont l’objet spécifique est l’écriture littéraire que la rédaction du Portique a repéré une petite fable sur les sciences et la magie. Ecrite avec une extraordinaire virtuosité, , elle est, par les temps qui courent, tout à fait à méditer...
L’auteur Hervé Baudouy, un jeune talent a accepté que le Portique publie l’intégralité du texte.

A l’ancienne...

- Inutile, soupira Magenta en écartant le livre.
Elle repoussa son siège et le bois crissa sur le sol de marbre bleu et tor.
- Ça ne sert à rien, Cathan, je ne peux pas lire une langue que je ne comprends pas !

Cathan inscrivit rapidement quelques mots au bas du parchemin étalé devant lui, et le sabla, avant de lever ses yeux noisette vers la jeune fille :

- Peut-être n’êtes-vous pas assez persévérante, Votre Altesse, dan l’étude des lois de la nature.
- Dis plutôt les lois de la magie !, rétorqua-elle en ramassant les pans de sa robe. Une longue tresse noire descendait dans son dos. "Si nous parlions des lois de la nature, nous discuterions, nous dissèquerions le langage des mathématiques et des sciences !"

Le vieux maître roula le parchemin, le scella et le tendit à Magenta.

- Donnez-le au Roi, je vous prie, c’est un bulletin d’avancement de vos études.
- Pourrais-tu en retarder la remise ?
Les mots étaient sortis malgré elle.
- Ce serait impensable, dit-il en créant un passage dans le mur.
Il la regarda :
- Les sciences, les mathématiques, Votre Altesse, n’ont aucun fondement dans notre monde. Nous avons la magie.
Puis il glissa dans le passage. Le mur se referma derrière lui.

Magenta regarda le parchemin en fronçant les sourcils, puis jeta un regard de colère et de frustration au mur.
"Non ! Cathan a tort ! Les livres d’histoire racontent bien que la magie n’a pas toujours été le fondement de ce monde.
Non ! Les ancêtres avaient utilisé des outils appelés ordinateurs et conduit des machines en métal connues sous le nom d’automobiles !"

Mais il semblait que plus personne ne s’intéressait au passé...
Elle ouvrit la porte et sortit de la salle d’études.

De la musique et des rires cascadaient le long du couloir où deux soldats masqués montaient la garde. Ils saluèrent la Princesse et claquèrent dans leurs mains ; un arc-en-ciel d’étincelles magiques entoura Magenta et lui permit de traverser le passage mural.
Dans la Grande Salle, la gaieté et les rires l’enveloppèrent immédiatement. Les invités, portant tous des masques, dansaient autour de la pièce ; des oiseaux-chanteurs, dans des bulles, flottaient au-dessus de la foule.
Le parfum de bois de rose imprégnait l’air, émanant de brasiers d’or et d’argent disposés à chaque coin de la salle.

Magenta n’aurait pas pu arriver à un plus mauvais moment : le Roi tenait sa cour.
Deux dames d’honneur posèrent leurs lèvres sur le front de la jeune fille, avant de l’escorter jusqu’aux marches du trône.

Magenta s’inclina devant son père.

- Mon Seigneur, voici mon bulletin d’avancement.
LE Roi prit le parchemin, interrogeant sa fille du regard
- C’est ce que vous craigniez, murmura-t-elle en s’asseyant au côté de son père. Je suis comme mon grand-oncle Markhalm...
Le Roi eut un regard peiné vers sa fille :
- Tu connais la Loi.
Elle hocha la tête.
- Je connais la Loi, Père. Un Maître doit maîtriser la magie. JE n’en suis pas capable. Il vous faudra nommer à votre succession une de vos princesses consorts...

Un battement d’ailes interrompit la conversation. Une jeune fille-cygne se posa aux pieds du Roi. Celui-ci s’avança, l’aida à se relever. Elle sourit un regard tendre passa entre eux, puis elle se tourna vers la Princesse.
- Pour vous, ma chère, dit-elle en tendant à Magenta un masque de dragon qu’elle cueillit dans l’air. Magenta prit l’objet : incrusté de jade et d’émeraudes, il irradiait des étincelles argentées. "Après tout, votre père tient sa cour. Tout el monde doit porter un masque, c’est la Règle"

Magenta fixa le masque sur son visage. SA vision se modifia, acquit un halo cristallin.

- Je vous remercie, Allishya. Ce masque est admirable.
- Mais il ne résoudra pas votre problème, Votre Altesse, n’est-ce pas ?, reprit la jeune fille-cygne, en s’installant de l’autre côté du Roi. Il ne me plairait pas de gouverner votre peuple, Majesté. JE préfère monstatut actuel..."
- Vous êtes la plus apte à me succéder, pourtant, dit le Roi. Qui d’autre choisir, si ma fille ne peut être Reine ?
Allishya regarda les danseurs.
- Votre Altesse, dit-elle en se penchant vers Magenta, créez *votre* magie. Utilisez-la pour éblouir le peuple.
Puis elle se tourna vers le Roi :
- Byron, reprit-elle en utilisant le nom personnel du Roi, n’oubliez pas que vous vouliez assister à la mise en place du Pont Céleste dans la Vallée des Arcs-en-ciel. L’élévation est sur le point de commencer.

Le Roi se leva :

- J’avais presque oublié. Partons !
Magenta posa sa main sur le bras de son père :
- Puis-je vous accompagner ?
Elle ne voulait pas trop espérer, en cas de refus... Cette élévation l’intriguait. Elle voulait y assister.

Le Roi sourit et approuva d’un hochement de tête :

- Il vous faudra utiliser une Cavale du Vent.

Le dôme de la Salle du Trône s’ouvrit sur un signe du Roi.
Magenta étreignit le poignet d’Allishya qui lui fit un clin d’œil, puis étendit ses ailes pour suivre le Roi et entraîna la Princesse vers la lumière, suivis de tous les courtisans. Sur un nuage, une Cavale du Vent attendait. Ses ailes blanches et soyeuses battaient dans la brise et ses yeux sombres plongeaient dans les yeux gris de Magenta.

- Nous devons partir, dit le Roi.
- Allez-y. Je vous rejoindrai.

Les silhouettes du Roi, d’Allishya et des courtisans s’évanouirent en une transition magique, pour glisser vers la Vallée des Arcs-en-ciel.

La Cavale souffla gentiment dans la paume de la jeune fille, et attendit patiemment que celle-ci s’installe confortablement, pour s’éloigner du nuage dans un bruissement d’ailes presque mélodieux...

Quelques minutes plus tard, la monture amorça une lente descente. Magenta distingua une minuscule lueur, puis repéra la couleur écumeuse du pont, et une masse de petits points : le peuple de la Vallée.
Un éclair lumineux traversa le pont céleste, qui commença à s’élever lentement, mètre après mètre.
La Cavale contourna calmement le pont et se posa dans une prairie. La jeunne fille glissa de la Cavale et se dirigea vers la foule.
Le Roi se tenait au premier rang, ses mains tendues, ouvertes, répandant sa magie sur la Vallée.
Magenta se plaça aux côtés d’Allishya et, une main au dessus des yeux, elle observa l’élévation du pont...

Allishya fronça les sourcils :

- C’est trop long...
Magenta tourna la tête.
- Comment cela ? Ça vient juste de commencer.
- Le cygne en moi sent que quelque chose ne va pas. Il me dit de fuir, comme si une tempête allait éclater.
Elle hocha la tête, un peu perdue, puis murmura :
- Le temps semble si clair, je ne comprends pas...

Comme répondant à ses craintes, le pont frémit puis s’arrêta.

Le ciel passa en quelques instants d’un bleu étincelant à un noir hostile, sinistre. La foule cria, apeurée.
Devant eux, le pont vacilla puis se mit à retomber lentement, alors qu’un orage électrique se déchaînait, dissolvant la magie ambiante.

Sans même réfléchir, Magenta écarta Allishya et s’approcha de son père. Le Roi était figé, les yeux au ciel, le visage fermé. Elle agrippa son bras.

- Père, appelez les Cavales du Vent !
Le Roi cligna des yeux.
- Quoi ?
- Les Cavales, Père, appelez-les !
- Si tu veux, murmura-t-il en regardant le ciel noir. Des éclairs rouges fusaient. Le sol tremblait. Magenta luttait contre la panique qui la gagnait. Elle se tourna vers la foule :
- Créez des cordes ! Beaucoup de cordes ! , Hurla-t-elle dans le vent. Tout de suite !

Ils se secouèrent et s’empressèrent d’obéir. Instantanément, des cordes jaillirent de leurs mains, pour former des piles colorées devant eux.

- Allez les attacher au cou des Cavales, ordonna-t-elle en saisissant elle-même une corde. Elle fit signe à deux Cavales et leur noua à chacune un bout de la corde au cou.
- Plus vite ! Encore des cordes !

Très vite toutes les Cavales furent harnachées.
Magenta les regarda prendre leur envol, par couple, leurs ailes battant puissamment l’air, se diriger vers le Pont Céleste, puis passer les cordes sous le pont pour le soutenir ; la descente de la structure se ralentit puis cessa complètement.

Il semblait à Magenta qu’une éternité s’était écoulée depuis l’avertissement d’Allishya ; en réalité quelques minutes seulement. Elle se tourna vers la femme-cygne : celle-ci la regardait en souriant, et lui fit un clin d’œil.
"Bizarre, pensa Magenta. Drôle de moment pour cligner de l’œil...".

Elle lui lança :

- Allishya, les Cavales permettent de gagner du temps, mais j’ai besoin de vous !
- Que dois-je faire ?
- Retournez au Château et ramenez Cathan.

Allishya disparut instantanément, pour réapparaître une seconde plus tard, flanquée du vieux Maître.

- Cathan, dit Magenta avec autorité, élevez six piliers, aussi hauts et épais que les tours du Château, et solidement ancrés dans le sol.
Elle lui indiqua les mesures et l’emplacement précis qu’elle désirait.

Cathan, regarda le Roi, puis s’exécuta sans discuter. Les six piliers s’élevèrent rapidement aux endroits nécessaires.
Les Cavales vacillaient à présent sous le poids du fardeau. Mais elles guidèrent le Pont pendant les quelques mètres restants.

Le Pont trembla bruyamment en se posant sur les piliers. Les Cavales s’effondrèrent ensuite dans l’herbe, épuisées. Magenta donna l’ordre aux serviteurs du Roi de s’occuper d’elles.

La foule se précipita vers le pont, saisissant les cordes pour les attacher à des piquets que Cathan faisait apparaître au fur et à mesure...

Magenta regarda le Pont se stabiliser, puis elle sourit.
Une main se posa sur son épaule. Elle leva les yeux et vit le Roi.

Allishya et Cathan se tenaient derrière lui.
"Peut-être les vieilles méthodes ne sont-elles pas si mauvaises, après tout..."

Ces paroles ne furent pas prononcées par le Roi ; elles passèrent d’esprit à esprit, et Magenta les perçut distinctement.

Allishya intervint de la même manière : "En vérité, Mon Seigneur, elle sera une Reine digne de vous succéder !".
Le Roi se tourna vers Cathan. Celui-ci hocha la tète en regardant la Princesse :

- Je suis d’accord. Les sciences et les mathématiques ont parfois un rôle à jouer dans ce monde.
- Fort bien, conclut le Roi. Je modifierai la Loi de Succession.

Magenta sourit, se tourna vers Allishya et murmura :

- Merci !

La femme-cygne se contenta de cligner de l’œil en souriant.

Nouvelle écrite par Hervé Baudouy. Hervé Baudouy vient de publier aux éditions bouqinstinct, dans la collection Emeutes un recueil de nouvelles : En direct d’Ailleurs.

On peut par ailleurs lire ses flâneries insomniaques sur le forum fr.lettres.ecriture