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Schola Nova : une école pour les humanités !

mardi 23 août 2005, par Robin Delisle

Schola Nova est une école aussi suprenante que sans antécédent connu : elle instruit de jeunes élèves en suivant le rogramme des humanités classiques latin-grec. Ses fondateurs estiment, en effet que la formation classique est très complète (sens critique, analyse et synthèse) et qu’elle permet aux élèves d’accéder aux études de leur choix (scientifique, littéraire ou autre).
La Rédaction du Portique a interrogé l’un de ses fondateurs.

1. Stéphane Feye, l’idée de créer une école dont les fondations sont les humanités classiques est tout simplement extraordinaire : pouvez-vous nous narrer la genèse de votre projet ? Avez-vous des projets de développement ?

1. Votre question est pleine de gentillesse, mais elle met en évidence une bien triste réalité. Comment la dégénérescence de l’Europe a-t-elle pu s’accélérer au point que la fondation d’une école d’ humanités gréco-latines devînt une entreprise extraordinaire ? Il y a cinquante ans, la chose était on ne peut plus normale ou évidente. Aujourd’hui, on me considère comme un oiseau rare. Or je n’ai cessé d’être ce que des milliers de gens étaient naturellement jadis et je me demande encore aujourd’hui par quel miracle l’extermination de cette espèce a été plus facile que celle des éléphants d’Afrique...
Mon "projet" n’en était pas un. J’ai simplement voulu transmettre à mes enfants, en famille, ce dont j’avais hérité moi-même, en essayant de perdre le moins possible, car je n’égalais pas les professeurs qui m’avaient instruit. Pour tout vous avouer, j’avais plutôt appartenu à la catégorie des "potaches". J’ai d’ailleurs gardé vis-àvis d’eux une sympathie naturelle, mêlée d’une furieuse envie d’en faire des érudits ! Bref, à force d’instruire moi-même mes enfants, j’en ai aussi fait profiter d’autres, et cela nous donne actuellement une quarantaine d’élèves . Tout s’est fait naturellement, la fonction créant l’organe, petit à petit, sans idéologie préconçue. Je crois que c’est ce qui fait la vitalité de SCHOLA NOVA. Il y a un vieux principe taoïste qui dit : "Ne naissez pas, et vous ne mourrez pas." En effet, dans ce monde de génération et de corruption, tout ce qui naît meurt. En ne naissant jamais, on ne meurt jamais. Il faut s’organiser un peu, bien sûr, mais pas trop, et surtout ne pas trop y croire, sans quoi la forme prendra le dessus sur le fond, inévitablement, et le processus de mort s’enclenchera plus rapidement.
Nous n’avons donc pas de "projet" de développement. De toute façon, un éventuel développement ne dépendrait pas de nous, mais du nombre des demandeurs éventuels, car contrairement aux firmes productrices qui doivent convaincre pour survivre, nous nous bornons à nous faire connaître à ceux qui sont déjà convaincus, en respectant la liberté de chacun. Si le nombre des gens qui sentent bouillir le latin et le grec dans leur sang devait augmenter, nous aviserions quant à la meilleure manière de les satisfaire sans affaiblir la qualité...Si ce nombre devenait nul, soit naturellement, soit artificiellement, nous fermerions boutique sans en vouloir à qui que ce soit.

2. Vos effectifs sont-ils nombreux ? Que deviennent vos élèves après leurs études ? Avez-vous des exemples concrets ?

Nous avons une quinzaine de professeurs passionnés, bénévoles pour la plupart. Eux aussi se sont désignés par leur enthousiasme, leur compétence et leur constance. Certains pratiquent un autre métier. C’est mon cas : je suis professeur d’Écriture Musicale au conservatoire. Je suis compositeur et chef d’orchestre.
Nos deux premiers élèves sont actuellement ingénieurs. Cela nous fait beaucoup de bien, car ceux qui voulaient nous décourager essayaient de lancer le bruit que quand on étudie autant de latin, on est forcément nul en sciences ! Or, les facultés universitaires scientifiques supplient de leur envoyer des latino-hellénistes pour maintenir le niveau ! Ignore-t-on aujourd’hui que Newton a rédigé tous ses traités de physique en latin ?
Les deux élèves suivants sont mes fils. Ils sont tous deux premiers prix du Conservatoire Royal de Musique de Bruxelles, respectivement violoncelliste et violoniste. Un autre ancien élève vient d’obtenir la plus grande distinction en philologie classique et connaît, de plus, l’arabe et l’hébreu. Il est actuellement inscrit en Orientalisme, et il enseigne bénévolement à Schola Nova. D’autres étudient le droit, la médecine etc.

3. Les humanités sont comprises dans toute leur étendue à Schola nova : on peut suivre des cours d’égyptien en option facultative, ou encore d’hébreu. Outre la culture, qu’apporte de plus à votre avis, un tel enseignement à de jeunes gens, aujourd’hui ?

La réponse est simple : aucun arbre ne produit de feuilles sans racines. Le mot "aujourd’hui" de votre question me paraît tout simplement superflu. Les jeunes d’hier avaient aussi un "aujourd’hui". Si vous voulez dire par "aujourd’hui" que les tempêtes appelées "progrès" ont déraciné beaucoup de jeunes et même de moins jeunes, et les ont privés de leur héritage, je vous dirai que notre enseignement vit totalement avec son temps, puisqu’il pratique de manière vivante la seule langue commune de l’Europe, donnant accès à 80 % de la littérature de l’Occident, et qu’il est ridicule de supprimer cette langue unique au moment où l’on veut créer une monnaie unique. Personnellement, le latin parlé m’a mis en contact avec des Finnois, des Russes, des Allemands, des Hongrois, des Américains du Nord et même des Sénégalais. Si les jeunes gens (qui seront bientôt moins jeunes !) veulent se défendre aussi bien que leurs ancêtres face aux dangers de toutes sortes, il est évidemment nécessaire qu’ils entrent en contact avec leur pensée. Prenons un exemple : il est nécessaire de savoir que Hitler a supprimé les exercices de thèmes latins de l’enseignement allemand. Les restituer est aussi une manière efficace de lutter contre ce genre d’idéologie stupide ! Autre exemple : Qui lit encore tout ce que Cicéron a prédit sur les dérives politiques actuelles ? Etc. etc.

4. Si vous deviez choisir une école philosophique antique, laquelle jugeriez-vous être la plus proche de votre démarche ? Pourquoi ?

Toutes les écoles philosophiques antiques sont les plus proches de notre démarche, et pas seulement celles de l’Antiquité, en ce sens que notre désir est que les élèves tendent à les connaître toutes, et à choisir librement ce qu’ils voudront, mais en connaissance de cause. Évidemment, il nous est pratiquement impossible de les étudier toutes, puisque même les professeurs, en une vie, ne peuvent y parvenir. C’est pourquoi nous essayons de leur donner un échantillonnage varié que nous renouvelons d’ailleurs le plus possible pour permettre aussi aux professeurs d’en étudier de nouveaux ! Néanmoins, cela reste bien insuffisant, et seuls les élèves qui continueront à s’instruire pendant toute leur vie (c’est notre désir le plus cher !) en recueilleront de grands fruits.
Il me paraîtrait donc insensé de dire : "notre école est plus stoïcienne que présocratique ou épicurienne", ou l’inverse. Non seulement ce serait contraire à l’esprit de liberté auquel nous essayons d’amener nos élèves, mais gênerait grandement aussi l’indépendance de chaque professeur qui ne se passionne pas nécessairement pour le même auteur que son collègue. Personnellement, j’ai des trous immenses dans ma culture philosophique, et j’essaye parfois de les combler en choisissant un nouvel auteur. Mais si vous voulez une opinion personnelle qui n’engage que moi, j’ai l’impression que les différences entre les philosophes de l’Antiquité sont plus minces que ce que l’on en dit aujourd’hui. Je crois, par exemple, que les grands tragédiens comme Sophocle étaient de véritables commentateurs d’Homère, et que les présocratiques étaient quasi unanimes même si l’un appelait "feu" ce que l’autre appelait "eau". Leur art était, semble-t-il, de voiler leur science aux yeux des ignorants. En tout cas, ils l’affirment souvent eux-mêmes... Mais d’autres professeurs ne pensent pas comme moi.

Schola Nova sur la Toile : http://www.scholanova.be/