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HUMANITÉS CLASSIQUES ET LOGICIELS LIBRES, ÉTAT DES LIEUX

dimanche 11 septembre 2005, par Yves Ouvrard

Saviez-vous que la devise de la FSF (Free Software Foundation) était latine ?
/Omnis enim res quae dando non deficit, dum habetur et non datur, nondum habetur
quomodo habenda est./ Augustin, De Trinitate, I, 1.
<< Car toute chose qu’on ne perd pas en la donnant, tant qu’elle est possédée sans
être donnée, n’est pas encore possédée comme elle le doit.>>

C’est le principe même du logiciel libre : refuser d’être seul propriétaire d’un
savoir. Pour résumer : un logiciel libre est un logiciel dont l’auteur laisse à
tous (simples utilisateurs ou développeurs) la liberté de l’exécuter, de le copier,
de le distribuer, de l’étudier, de le modifier et de l’améliorer.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Logiciel_libre

Pour libérer un logiciel, son auteur doit le placer sous licence libre. Il y a
un bon nombre de licences libres : LGPL, BSD, les Licences Artistiques, CECILL,
Creative Commons, etc. La principale licence libre est la licence GPL
(http://www.gnu.org/copyleft/gpl.html et http://www.linux-france.org/article/these/gpl.html)
Dans cette licence GPL, une clause a suscité beaucoup de réactions : un logiciel utilisant
les sources d’un logiciel GPL doit être lui-même placé sous GPL.

Mais le but de cet article n’est pas de s’étendre sur la portée philosophique
de ce principe. Richard Stallman, l’un de ses premiers théoriciens, en parle
longuement ici : http://www.gnu.org/gnu/thegnuproject.fr.html
Une autre vision complémentaire : http://www.framasoft.net/article4110.html
Contentons-nous d’observer que l’idéal de générosité et le fort ciment qui lient les passionnés
de langues anciennes sont du même ordre que ceux qui lient la communauté des acteurs et utilisateurs
du logiciel libre.

* * *

GRATUIT, LIBRE

Avant le libre, il y avait le gratuit. Bien qu’il ne faille pas confondre les deux,
je me demande si le libre aurait vu le jour sans le gratuit. Quelques exemples :
- Le site de Gérard Jeanneau est l’un des plus visités, surtout à cause de son
dictionnaire, que l’on peut considérer comme l’égal électronique d’un Gaffiot.
http://perso.wanadoo.fr/prima.elementa/Dico.htm
- Des sites comme celui de l’Université Catholique de Louvain,
http://pot-pourri.fltr.ucl.ac.be/itinera/default.htm
http://bcs.fltr.ucl.ac.be/
Perseus,
http://www.perseus.tufts.edu/
Gallica,
http://gallica.bnf.fr
sont entièrement gratuits, et mettent à notre disposition des milliers de ressources
textuelles, parfois sous forme de somptueux facsimile, souvent accompagnés
de précieux outils lexicaux et grammaticaux.
- Des chercheurs comme Claude Pavur () donnent généreusement leur travail sans aucune
contrepartie.

John Withaker, l’auteur de Words (http://users.erols.com/whitaker/words.htm),
franchit un degré, et entre ainsi dans le monde du logiciel libre. Words
est un lemmatiseur latin-anglais, très complet et performant,
téléchargeable librement avec son code source.
Le code de Words a bientôt été inclus dans des applications qui lui ajoutaient des
fonctionnalités. Il a même servi à faire un traducteur automatique, Blitz-latin :
http://jcwhite.members.beeb.net/blitzfli.htm
Mais Blitz-latin est un logiciel propriétaire, John Whitaker n’ayant pas voulu
placer son travail sous une quelconque licence, Words a donc des descendants
propriétaires. Je vous laisse décider si oui ou non Words est un logiciel libre,
ce qui n’ôte rien à la grande générosité de son auteur.

COMMENT SE DÉVELOPPE LE LIBRE ?

Pourquoi les logiciels libres sont-ils en constante expansion ? Le mieux est de donner un
exemple.
1998 : Yves Ouvrard (moi-même) publie Collatinus sous licence libre, qu’il a
développé en utilisant le langage Delphi sous Windows 95, un environnement
de programmation et un système d’exploitation propriétaires. Comme Words,
Collatinus est un lemmatiseur et analyseur morphologique de la langue latine.

2001 : Jean-Pierre Sutto, qui fait des recherche en histoire des mathématiques,
développe mlatin, un correcteur orthographique qui lui permet
de corriger la saisie de l’oeuvre de Francesco Maurolico, mathématicien
italien du XVIe siècle. Il découvre le lexique de Collatinus et l’utilise
pour compléter celui de latin. http://jpsn.free.fr/mlatin/indexfr.html

2002 : Collatinus devient entièrement libre : il est récrit en Python et tourne
sous Linux. Langage et système sont maintenant sous licence libre. Il est
intégré à la distribution Freeduc.

2004 : la suite bureautique Open Office utilise mlatin comme correcteur orthographique.

2005 : Collatinus est porté sous MacOsX

C’est la principale force du Libre : La libre circulation du code source permet une
mise en commun immédiate de tous les progrès. Non seulement il ne faut plus payer
pour programmer et utilser, mais, surtout, aucune négociation ne retarde les
développements. Le programmeur dispose de milliers de bibliothèques libres
correspodant à ses besoins, et immédiatement utilisables.

UN ESSAI DE RECENSEMENT

Il y a peu de logiciels libres spécifiquement consacrés aux langues anciennes, ce qui
est d’ailleurs une caractéristique commune aux logiciels propriétaires et libres.
Cela tient sans doute au fait que les langues anciennes sont des langues comme les
autres. Il suffit d’apprendre à configurer un traitement de texte. On peut alors
couramment saisir du latin, du grec, de l’hébreu ou du copte. La pauvreté de ce recensement
n’est donc pas vraiment inquiétante.

*La recherche*
- Diogenes, développé par Peter Heslin, professeur à l’Université de Durham
permet d’explorer et de faire des recherches sur les CD du Thesaurus Linguae
Graecae et du Packard Humanities Institute.
http://www.dur.ac.uk/p.j.heslin/Software/Diogenes/index.php
Si Diogenes est sous licence libre, ce n’est hélas pas le cas ni du TLG, ni des
CD PHI. Peter Heslin, dans un article remarquable
http://ccat.sas.upenn.edu/bmcr/2001/2001-09-23.html
démontre la contradiction entre l’utilité des CD de données et leur licence
propriétaire, qui en rend l’utilisation presque confidentielle.

- Etymo, pour la recherche des étymologies http://homepage.sunrise.ch/homepage/mschmuki/

- Le système Malaga http://www.malaga-grammars.de/ permet de faire des recherches
grammaticales sur les textes ;

- Bibtex : http://newton.ex.ac.uk/people/resende/tex/pack/bibtex/btxdoc/btxdoc.html
est un module de LaTeX, dont je parle plus bas, qui permet de gérer les
bibliographies.

*Apprendre les langues anciennes*
- Hodie est un minuscule programme qui donne la date en latin. Il offre de
nombreuses et intéressantes options. Il a été développé en quelques jours de
l’année 200O (a.d. VI Id. Iul., MM) par Mikael Johansson, étudiant suédois.
http://hodie.sourceforge.net/
Un petit aperçu :
Hodie VII Kal. Aug. MMV est
Hodie septimo Kalendas Augustas MMV est
Hodie septimo Kalendas Augustas bis millesimis quintis est
Hodie VII Kal. Aug. MMDCCLVIII AUC est
Hodie ante diem septimum Kalendas Augustas MMDCCLVIII ab urbe condita est

- J’ai déjà parlé de Collatinus. Un version web est hébergée à Louvain :
http://collatinus.fltr.ucl.ac.be/
Quelques logiciels, dont Tablettes :
http://www.ac-poitiers.fr/lettres/lang_anc/tablettes/tablettes.htm
sont dérivés de Collatinus et sont téléchargeables sur le site académique de Poitiers :
http://www.ac-poitiers.fr/lettres/lang_anc/Programmes.htm

- Words, homologue anglosaxon de Collatinus, est évoqué plus haut.

- Les Crustula :http://ww2.ac-poitiers.fr/lang_anc/crustula/ sont un ensemble d’exercices
interactifs destinés à tous ceux qui apprennent le latin. Ils sont en perpétuelle évolution.
Le lien pour leur téléchargement est au bas de la page d’accueil.
Les derniers développements offrent la possibilité de construire soi-même ses exercices :
http://ww2.ac-poitiers.fr/lang_anc/crustula/grasp/

- Klatin est un exerciseur assez complet, développé par George Wright.
http://docs.kde.org/development/en/kdeedu/klatin/
Il tourne sous Linux et le gestionnaire de fenêtres KDE

- Le projet Rosette a mis en chantier un logiciel d’apprentissage des hiéroglyves :
http://forum.aceboard.fr/index.php?login=66456

*Autres logiciels utiles*
Le principal système libre est GNU/Linux http://www.linux-france.org/ .
Le passage à Linux est le principal obstacle à un accès complet aux logiciels libres.
Il n’est pas évident pour un utilisateur qui a déjà eu du mal à apprendre à se servir
de sa machine, de reformater son disque dur et de recommencer avec un système radicalement
différent. Pourtant le risque en vaut la peine.
Le mieux est d’abord de bien sauvegarder tout son travail dans un format
accessible, et de se faire accompagner dans l’aventure par un utilisateur confirmé.
On peut profiter d’un changement de machine pour installer Linux
sur la nouvelle et de garder les deux systèmes autant de temps qu’il sera nécessaire.
On dit souvent que le cap décisif est celui du courriel. Si on correspond
sous Linux, on ne tarde pas à travailler entièrement sous Linux.

*LaTeX*

LaTeX est plus qu’un traitement de texte. Il a été développé depuis 1977 par un
grand mathématicien, Donald Knuth, qui restait insatisfait de la qualité typographique
de ses travaux.
Pour résumer : on saisit dans un éditeur de texte, en utilisant un code qui décrit la
mise en page et le format qu’on souhaite. Le parcours d’un utilisateur de LaTeX commence
donc par l’écriture d’un simple fichier texte. Il suffit ensuite de lancer le programme
latex, ou latex.exe, qui transformera ce fichier en un fichier dvi. Un abondant
ensemble de programmes annexes permet alors d’avoir des documents pdf, postscript,
html, rtf, etc., d’une qualité irréprochable.
LaTeX utilise une énorme bibliothèque de polices, qui permet de travailler gratuitement
avec tous les alphabets existants. Une page du site de l’ENS décrit assez bien comment
l’utiliser. http://www.tuteurs.ens.fr/logiciels/latex/langues.html
l’ENS est d’ailleurs un repaire de partisans du LL, et l’ensemble de leur site est
précieux : http://www.tuteurs.ens.fr/
L’une des meilleures ressources au sujet de LaTeX est en anglais :
http://www.ling.upenn.edu/advice/latex.html

*Open Office*

Pour ceux qui ont trop de mal à s’habituer à LaTeX, Open Office est la meilleure solution,
puisque sa prise en main est très proche de celle des suites bureautiques propriétaires.
Il propose les mêmes modules : Traitement de texte, tableur, base de données, multipostage,
présentation. L’équipe de développement en est très active, et les améliorations se
succèdent à un rythme soutenu.
http://fr.openoffice.org/

Langages et compilateurs

Un logiciel libre peut être écrit avec un langage propriétaire sur un système propriétaire.
C’est cependant un frein à son développement, puisque l’achat d’un compilateur représente
souvent une grosse dépense. À moins de travailler déjà sur le même système avec le même
environnement de programmation, un développeur désireux de reprendre le code source d’un
logiciel libre écrit avec des outils propriétaires reculera devant la dépense.
Au contraire, la plupart des compilateurs libres sont aussi gratuits.
Le plus utilisé par les non spécialistes est peut-être PHP, qui permet de donner à un site
internet une dimension dynamique. Mais il y a aussi C, C++, Python, Perl, Ocaml, Pascal, Ada,
Ruby, etc. Tous ont au moins une implémentation sous licence libre, et gratuite.

Publication web

Il y a plusieurs éditeurs libres pour développer un site internet. Le principal est sans
doute Nvu http://frenchmozilla.sourceforge.net/nvu/

COMMUNAUTÉS

Le monde du Libre, comme celui des humanistes, forme une communauté.
Comme dans toute communauté, on y trouve quelques tendances au
sectarisme, quelques fiertés mal placées. Mais comme chez les
humanistes, les partisans du libre sont prêt à donner de leur temps, à
aider ceux qui sont moins savants, à communiquer leurs résultats sans
arrière-pensée.
J’ai trouvé beaucoup de points communs entre nos recherches et les leurs.
Par exemple : un compilateur, ce programme qui transforme le code source
en fichier exécutable, n’est autre chose qu’un analyseur syntaxique, qui
essaie de comprendre des phrases avant de pouvoir les traiter
intelligemment. Un programmeur de haut niveau a toujours de solides
connaissances linguistiques.
Ce dont je suis sûr, c’est que ces informaticiens, que je fréquente
régulièrement, se montrent passionnés par le monde que j’évoque devant eux
lorsque je parle des langues et des civilisations anciennes. Certains ont
de grandes connaissances en histoire et en mythologie. Grâce à mes amis
informaticiens, j’ai pu vérifier que l’image des humanités classiques est
beaucoup plus brillante et attirante que celle qu’on présente habituellement.

* * *

Cet état des lieux est plus un repère qu’un bilan durable : Le monde du logiciel libre est en
perpétuel changement, au point que le monde du logiciel commercial s’en émeut et cherche des
solutions pour freiner ce qui n’est encore qu’une tendance à peine dessinée. On risque d’assister
dans les prochaines années à un durcissement qui fera sans doute vite évoluer le monde de
l’informatique.

Messages

  • Merci, Gilles Ouvrard pour votre Collatinus qui m’a tant aidé et qui m’aide tant dans mes études de latin. Le monde libre dont vous parlez est vraisembablement en train de disparaître, comme disparaîssent les sentiers mystérieux de nos campagnes d’antan. La réglementation, les péages, l’appât du gain finissent souvent par gagner...

  • bonjour,

    je suis LS., l’un des membres (bénévoles) du site framasoft.org, un annuaire de logiciels libres et de ressources pour les non-informaticiens.

    Le monde libre dont vous parlez dans l’article ne disparaît pas du tout, bien au contraire. Actuellement, les logiciels libres s’implantent durablement dans la culture et l’économie française, c’est ce qu’on appelle le phénomène des migration (d’un système informatique vers un autre). Ce phénomène touche des entreprises, des administrations et des particuliers.

    Les raisons de la migration sont triples : la qualité des produits, le prix des produit, et il faut bien le dire, les pratiques clairement anticoncurrentielles de l’éditeur dominant de l’informatique mondiale.

    Le phénomène s’étend actuellement au delà du logiciel grâce à des licences de contenu qui permettent la diffusion sans restrictions de textes, images, musiques etc ; voir par exemple la licence art-libre.org, et les sites musique-libre.org, wikipedia etc

    Pour un particulier, la meilleure chose à faire pour découvrir les logiciels libres est de commencer par changer son navigateur internet ; firefox par exemple offre un merveilleux confort de navigation et constitue une bonne protection contre les virus (virii, désolé :). On change ensuite le lecteur de courrier électronique, puis le traitement de texte, le lecteur audio/vidéo, etc. Tout ça se passe tranquillement à son rythme et en redécouvrant sa machine.

    L’étape suivante est le changement de système d’exploitation et le passage à linux. Depuis quelques mois une nouvelle distribution créée spécialement pour le grand public est disponible gratuitement, il s’agit de UBUNTU-linux. Ce linux est simplissime à installer, à utiliser et à mettre à jour

    en lien le livret du libre téléchargeable gratuitement, un texte de quelques pages qui explique clairement ce qu’est le logiciel libre aujourd’hui : un phénomène très vivace qui n’est pas encore connu du grand public. Votre site web par exemple, est fait avec SPIP, l’un des logiciels libres les plus célèbres en france.

    cordialement,

    LS.

    Voir en ligne : le livret du libre