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Ovide ou l’envie de lire en latin...

mardi 27 septembre 2005, par François Rouget

François Rouget, latiniste fraîchement émoulu examine des vers d’Οvide et une traduction française. Il essaie de montrer comment la traduction, aussi réussie soit-elle, ne peut remplacer une lecture du texte latin.

Souvent, l’on entend dire par ceux qui ne connaissent ni le latin ni le grec ou qui pratiquent peu les langues étrangères :

« A quoi cela sert-il donc d’apprendre des langues si complexes puisque des « spécialistes » ont traduit pour nous avec bonheur ces merveilles du passé ? Nous pouvons grâce à eux comprendre ces œuvres directement dans notre langue. C’est bien plus pratique ! »

Mais il faut savoir que l’écran de la langue « d’accueil » masque ou pervertit tout ou partie du « message » du poète, de l’artiste « étranger ». Etranger quant au pays ou étranger quant au temps. Ce problème n’existe pas en musique ou en peinture et nul besoin n’est de traduire Bach ou Vivaldi en musique française ! Ni les peintres d’autres pays en peinture française ! Mais pour ce qui concerne la littérature, qui est fondée sur les mots et non pas sur les sons musicaux ou les couleurs, ou encore la gestuelle (danse) il est impossible, de se faire comprendre d’un pays à l’autre, d’une époque à l’autre si la langue utilisée n’est pas la même. Certes, la traduction est là pour permettre une certaine transmission des œuvres . Mais il peut en découler illusion selon laquelle les langues sont, au fond, interchangeables et faire rêver certains d’un monde où il n’existerait qu’une seule langue ! En réalité l’œuvre, en mourrant à sa langue d’origine y perds des « plumes » même si le traducteur parvient, dans son entreprise de résurrection de celle-ci dans une autre langue à lui en faire gagner d’autre. Dans cette transformation l’œuvre, intimement liée à la langue dans laquelle elle a été écrite, perd inéluctablement de son intégrité.

En prenant deux courts exemples, extraits des « Tristes » d’Ovide nous allons essayer d’illustrer ce qui précède.

Ovide, exilé au bord de la mer Noire 8 ans après Jésus Christ, ne supporte que très difficilement d’être éloigné de sa femme, de ses amis, et de Rome et de subir la compagnie des barbares Gétes. Il écrit sa souffrance dans des poèmes réunis dans un recueil : « Tristes ».
Avec le temps, il sent l’épuisement le gagner et la mort approcher. De ces sensations il en fait un poème : Tristia, IV, 6
Voici une traduction en français des deux premiers vers :
« Le combattant entrant dans l’arène d’or est plus combatif
que celui dont les bras sont épuisés par une lutte sans fin. »

On comprend bien qu’Ovide est épuisé par la souffrance et l’ennui contre lesquels il lutte sans cesse depuis trop longtemps et qu’il se compare à un gladiateur couturé de blessures et las de combattre.

Mais voici les vers latins :

Fortior in fulua novus est luctator harena

Quam cui sunt tarda brachia fessa mora

Qui connaît quelque peu le latin ne se trouve plus dans la « compréhension intellectuelle » mais dans un festival de sensations, de sons, de rythmes et de couleurs :

Le premier vers, par sa sonorité bigarrée évoque la vaillance du gladiateur dans l’aréne plein de force et de courage (lire le vers à haute voix) :crépitements, fusées, étincelles, lumières, feux...« Fortior in fulua novus est luctator harena »

Mais quelle lassitude dans le second vers ! : « Quam cui sunt tarda brachia fessa mora. »

Précédée par un sinistre et plat « quam cui sunt » cette suite pesante et lancinante, par la répétition des « a », par la ressemblance des mots utilisés nous décrit la souffrance d’Ovide. Par ces sonorités et ce rythme, on y perçoit d’une part la longueur et la pesanteur de l’ennui : le temps tourne en rond. D’autre part, les consonnes (tarda, brachia) (ch se prononce k) nous font ressentir la torture subie. Puis vient progressivement l’épuisement puis l’extinction : « fessa, mora ».

Parti lumineux combattre sous les cris de la foule, le gladiateur s’éteint doucement, exténué.

Comparons encore les deux versions

Fortior in fulua novus est luctator harena
Quam cui sunt tarda brachia fessa mora

« Le combattant entrant dans l’arène d’or est plus combatif
que celui dont les bras sont épuisés par une lutte sans fin. »

Plus loin Ovide plongé dans une immense peine nous dit :

« Rome est loin ; loin aussi sont mes compagnons, objets de mes attentions,
et celle qui m’est plus chère que toute autre, ma femme, est loin. »

La foule des Scythes et la horde des Gètes, vêtus de braies, est ici. »

Grâce à la traduction, nous comprenons les raisons de sa douleur : loin de tous ceux et de tout ce qu’il aime, il ne supporte plus la foule des barbares Gétes.

Mais voici les vers latins :

Urbis abest facies, absunt, mea cura sodales

Et, qua nulla mihi carior, uxor abest.

Vulgus adest Stycitum brataque turba Getarum.

Ecrasé entre les « îles » abest, absunt et adest (absence et présence) tel le navigateur entre les îles Cynéee ou Symplegades* qui portent si bien ce deuxième nom (îles qu’il a d’ailleurs vraisemblablement frôlées lors de son voyage de Corinthe vers Tomes) Ovide nous fait ressentir la douceur de son amour et de ses amitiés et la nostalgie qui l’emporte à leur évocation : les deux premiers vers nous bercent de leur langueur monotone, mollement et tristement rythmés par abest, absum, abest. Après « Urbis abest », s’ensuit un souffle : facies. S’ensuit absunt ; s’ensuit un grand soupir qui n’en finit plus de finir (mea...uxor) puis « abest » encore. Les sanglots longs, la respiration pénible due au chagrin, l’épuisement sont parfaitement audibles à la lecture à voix haute. Le dernier abest, sonne comme un départ, comme un dernier soupir. Lisons à haute voix :

Urbis abest facies, absunt, mea cura sodales

Et, qua nulla mihi carior, uxor abest.

Mais voici soudainement l’image brutale de la foule des barbares qui elle, est bien présente (adest) : tout n’est plus que bruits vulgaires, grincements sinistres, images grotesques, cris :

Vulgus adest brataque turba Getarum.

Ici plus de langueur, plus de nostalgie : les sonorités sont dures et discordantes, les couleurs criardes. La vision est insupportable. L’opposition entre ce qui est absent (abest, absunt) et ce qui n’est que trop présent (adest) nous laisse ressentir ce qu’a du subir Ovide.

Sans doute y aurait-il mille autres choses à dire sur ces quelques vers. Mais le peu qui a été évoqué montre bien qu’il n’y a pas de commune mesure, quant à l’intensité de l’expression artistique entre la version originale et la traduction.
Jetons un dernier coup d’œil

Fortior in fulua novus est luctator harena

Quam cui sunt tarda brachia fessa mora
(...)

Urbis abest facies, absunt, mea cura sodales

Et, qua nulla mihi carior, uxor abest.

Vulgus adest Stycitum brataque turba Getarum.

« Le combattant entrant dans l’arène d’or est plus combatif
que celui dont les bras sont épuisés par une lutte sans fin. »
(...)
« Rome est loin ; loin aussi sont mes compagnons, objets de mes soucis,
et celle qui m’est plus chère que toute autre, ma femme, est loin. »

La foule des Scythes et la horde des Gètes, vêtus de braies, est ici. »

F. Rouget

* Les îles Symplegiades étaient connues des marins pour s’entrechoquer quand les bateaux tentaient de passer entre elles. Du grec συμπληγας = le choc (sumplêgas)

Messages

  • La difficulté pour un traducteur ce n’est pas la recherche des mots mais plutôt celle de la pensée.
    Les mots d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’antan, de plus le vocabulaire s’enrichit de mots plus complexes.
    Pour atteindre le parfait dans une traduction d’un poème c’est que le traducteur soit aussi poète ainsi la déviation du langage serait réduite au profit de la pensée, de l’imaginaire.