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Une éthique pour la justice

Justice corrective, justice distributive et réciprocité : : Aristote au secours des sociétés modernes.

lundi 12 décembre 2005, par Robin Delisle

Aristote, se livrant à une fine analyse au livre V de l’Ethique à Nicomaque distingue deux types de justice (V,5 1130b, 30-35 et 1131a 1-5)

La justice distributive : " une première espèce est celle qui intervient dans la distribution des honneurs ou des des richesses ou des autres avantages qui se répartissent entre les embres de la communauté politique."

La justice corrective : " une seconde espèce est celle qui réalise la rectitude dans les transactions privées".

Aristote divise la justice corrective en deux parties : l’une concerne les contrats, l’autre les crimes et délits.

On comprend aisément ce qui relèverait aujourd’hui de la justice économique et sociale que le droit peine tant à fixer, et ce qui relèverait de la justice pénale.

Aristote ne se fourvoie pas dans un égalitarisme aussi pesant que délétère : la justice distributive, elle, est une égalité proportionnelle et non absolue, ce qui signifie que chacun reçoit selon son dû. Il démontre au chapitre 7 du livre V que "le juste en question est ainsi la proportion, et l’injustice ce qui est en dehors de la proportion. L’injuste peut donc être soit trop, soit trop peu".

Il ajoute que la justice corrective suit une proportion arithmétique : peu importe à la loi qui a commis l’injustice, adultère ou malhonnête, ou au contraire honnête homme. "La loi n’a égard qu’au caractère distinctif du tort causé, et traite à égalité les parties, se demandant seulement si l’une a commis et l’autre subi".

Le juge aristotélicien "restaure l’égalité". Il y a un beau jeu de mots, parfaitement intraduisible, mais très clair : le juge (δικαστὴς)est l’homme qui fait deux parts égales ( διχαστὴς).

Toutefois, le seul rappel de la force de la loi en matière de justice ne saurait suffire. Au chapitre 14 Aristote compare l’équité et la justice. Il fait observer que "l’équitable, tout en étant juste, n’est pas juste selon la loi, mais un correctif de la justice légale. La raison en est que la loi est toujours quelque chose de général, et qu’il y a des cas d’espèce pour lesquels il n’est pas possible de poser un énoncé général qui s’y applique avec rectitude."

Aristote n’en fait pas le reproche à la loi, car cette dernière au fond, a le mérite d’être immuable ; c’est la nature des choses que d’être sujettes à diverses irrégularités.

Ainsi, si l’on applique au commerce équitable ces considérations, l’on peut dire qu’il n’est pas autre chose qu’un correctif du commerce légal, celui de l’OMC dont l’objet est de fixer des conventions et des lois, mais pas de chercher une équité. Aristote a pourtant relevé plus haut dans le chapitre que l’équité est la forme la plus haute du juste : " en effet, l’équitable, tout en étant supérieur à une certaine forme de justice, est lui-même juste, et ce n’est pas comme appartenant à un genre différent qu’il est supérieur au juste." L’équité ne va donc pas contre la justice.

Au chapitre 8, Aristote examine la notion de réciprocité. Elle aussi doit être proportionnelle : Aristote entend par là que chaque activité artisannale doit trouver sa comensation réciproque dans l’échange, à proportion de la valeur qui leur est attribuée. Il note que les artisannats "disparaîtraient si ce que l’élément actif produisait à la fois en quantité et en qualité n’entraînait pas de la part de l’élément passif une prestation équivalente en quantité et en qualité."

L’existence de la monnaie ne se justifie, pour lui,que dans le suel but de réaliser cette réciprocité : "elle est devenue une sorte de substitut au besoin, et par cela, une convention". Aristote rappelle que la racine du mot monnaie (νόμισνα) s’appuie sur la loi (νόμος) ; Ainsi, la monnaie "n’existe pas par nature, mais en vertu de la loi et il est en notre pouvoir de la changer et de la rendre inutilisable". Belle leçon, assuérement, pour ceux qui défendent l’idée que la monnaie ne soit aps être subordonnée au pouvoir politique, oubliant l’origine de cette même monnaie...

A l’évidence, l’application de ces sains principes aistotéliciens éviteraient certainement bien des soucis à nos sociétés modernes.
On ferait alors en sorte qu’un gain ne puisse être issu d’une injustice, car c’est là tout l’objet de la justice corrective, comme le souligne Aristote.
Enfin, on veillerait à ce que chacun reçoive son dû, ni plus ni moins. Qu’eût pensé le philosophe de Stagire face aux monstrueux mouvements spéculatifs , quand du vide produit des richesses qui ne sont de surcroît pas redistribuées alors que des activités se meurent et avec elles production et producteurs ?
Car finalement, le mal ultime de nos sociétés modernes, n’est-ce pas le développement terrifiant de disproportions toujours plus grandes, sans aucune justice ni corrective ni distributive pour revenir à un juste milieu, autre concept aristotélicien tout à fait central dans l’analyse de ce qu’est la justice ?...

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