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Si Dionysos est un dieu, André Wilms est son prophète...

Les Bacchantes à la Comédie Française

samedi 24 décembre 2005, par Robin Delisle

On doit laisser les œuvres parler d’elles-mêmes, particulièrement les tragédies grecques - cela ne veut pas dire qu’il faille un point de vue neutre. Les Grecs croyaient à la parole performative. Les scènes de violence n’étaient jamais montrées ; seule la parole était le paysage. C’est la parole qui devrait être la mise en scène. Comme le disait Marguerite Duras : « Il n’y a pas à jouer mes pièces, il y a à les dire. » J’aimerais presque monter cette tragédie comme un spectacle pour enfants : « Écoutez... »

André Wilms dans un entretien avec Cécile Falcon a ainsi défini l’action du metteur en scène.

Alors...la Rédaction du Portique est venue l’écouter...

Enthousiasme. Enthousiasme provient du grec ἐνθουσιασμός qui signifie ni plus ni moins « transport divin ». Enthousiasme est très exactement l’impression qui s’est emparée de la Rédaction du Portique après avoir assisté à une représentation des Bacchantes à la Comédie Française.

Dionysos, dieu et homme, fils de Zeus, et d’une mortelle, Sémélé, arrive de l’étranger à Thèbes, sa ville natale, pour se faire reconnaître. Le Dieu se querelle avec des hommes qui ne peuvent rien contre lui. Le jeu tourne à la farce, plus sinistre que toute tragédie. Il soumet d’abord les femmes à son dessein, et les ayant rendues folles, il les envoie dans la forêt. Le roi Penthée lui résiste. La puissance divine se manifeste dans ce conflit : le roi est isolé, ridiculisé, subjugué, et, à la fin, travesti en femme, livré aux femmes et ainsi révélé. La cruauté tourne à sa gloire.

C’est avec un art consommé que Guillaume Galienne incarne Dionysos : au fait, un art apolinien, ou...plutôt un art dionysiaque ?... Il déambule çà et là, faussement inquiet, toujours confiant en sa divine puissance, maître sur scène comme Dionysos l’est sur l’âme des hommes.

Les couleurs se succèdent d’épisode en épisode éclairant d’un jour crépusculaire la folie des hommes et tout particulièrement de celui qui défie Dionysos en refusant de lui rendre les honneurs cultuels.

Pauvre Penthée, en proie à la colère et au désarroi, doublon ivre mais dépouillé du dieu : oui, tel est le misérable roi de Thèbes bientôt victime des obssessions que le dieu fait jaillir dans son esprit étroit et limité.

C’est tout le talent d’Eric Ruf que d’avoir su faire mesurer aux hommes l’écart indicible qui sépare le mortel et le dieu, et, rapprocher tout en même temps la victime, par les travers et les faiblesses qui sont propres à l’humanité, de ceux qui contemplent ses maux.

Ainsi, la catharsis est à son comble, et c’est le coeur empli d’effroi, de θάμβος, cette stupeur qui saisit l’homme au passage du dieu, que le spectateur quitte le théâtre.

Enorme prestation encore des Bacchantes : Catherine Samie, Catherine Salviat, Véronique Vella, Anne Kessler, Sylvia Bergé, Florence Viala, Céline Samie et Madeleine Marion exécutent avec une grâce surhumaine entrechats, chants et danses, manifestant par leurs cris la proximité avec le maître qui est le leur, Bacchos.

Michel Robin et Daniel Znyk en Tirésias et Cadmos, vieillards sautillant et délirant ont la fraîcheur d’un vin frais par une lourde et chaude nuit d’été : est-ce étonnant, car n’est-ce pas Bacchos qui offre la liqueur de l’oubli aux hommes ?

Exploit dramatique encore pour Jérôme Pouly, le messsager, couvert de sang aux évocations terrifiantes, contant avec force l’affreuse fin de celui qui ne sut pas reconnaître un dieu.

Seul bémol à ce dithyrambe, il nous semblé que Martine Chevallier en Agavé n’avait pas toujours été convaincante , principalement quand elle réalise que la tête de lion qu’elle croit avoir entre ses mains est celle de son fils. Il est vrai qu’il y a là un paradoxe particulièrement difficile à interpréter : C’est la confrontation avec l’horreur qui lui fait recouvrer la raison, or, une telle vision devrait la lui faire perdre. Une telle inversion, si peu humaine, est extrêmement difficile à transmettre.

Dernier trait de génie du maître d’oeuvre : la pièce suit les mouvements du coeur, et, c’est sur l’écho de ses pulsations et la rouge coloration du sang qui l’emplit que la pièce s’achève.

La force d’André Wilms, en définitive, c’est d’avoir su laisser la tragédie d’Euripide dire ce qu’elle avait à dire sans jamais s’imiscer entre elle et ceux qui la contemplent. En un temps où les surinterprétations abondent, c’est une qualité suffisamment rare pour mériter d’être soulignée et...applaudie !

Les Bacchantes à la Comédie Française

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