Nihil novi sub sole !

Accueil > Archives > Abrégé de philosophie grecque > Empédocle > L’alternance de l’un et du multiple

L’alternance de l’un et du multiple

mardi 3 janvier 2006, par Robin Delisle

Extrait significatif de La pensée grecque et les origines de l’esprit scientifique par Léon Robin.

VIE

Origines

La pensée d'Empédocle semble être un croisement de trois influences, de quelque façon d'ailleurs qu'elle les ait reçues: celle du Pythagorisme, aussi bien dans les croyances religieuses qui l'apparentent à l'Orphisme que dans son esprit scientifique; celle de l'Éléatisme; celle d'Héraclite. Il est douteux, par contre, qu'elle doive rien, ni à Leucippe l'atomiste, ni surtout à Anaxagore; car, s'il est plus jeune que ce dernier, il lui est du moins, dit Aristote , antérieur par ses ouvrages (1). Il appartenait à une famille aristocratique d'Agrigente, l'une des cités les plus vivantes et les plus prospères de la Sicile. Sa vie, qui paraît S'être écoulée entre les dix premières années du 5ème siècle et 430 environ, nous est moins bien connue que sa personnalité, sur laquelle nous éclairent à la fois la tradition et des déclarations personnelles.

Un dieu parmi les hommes.

Il se croit investi d'un pouvoir surnaturel : Amis, déclarait-il solennellement au début de son poème Les Purifications (caqarmoi), ... je suis venu près de vous comme un dieu immortel, honoré parmi tous comme il convient à ma nature, le front ceint de bandelettes et de couronnes fleuries. Quand je m'avance dans les villes florissantes avec ce cortège d'hommes et de femmes, on me vénère : des milliers de gens s'empressent à me suivre; ils m'interrogent sur la route qui les mènera à leur bien ; ceux-ci demandent des oracles ; d'autres, qui souffrent de mille maladies, veulent entendre la parole qui guérit (fr. 112). Il sait qu'il apporte la vérité, mais l'assaut la foi contre le cœur est jalousement combattu par la méfiance incrédule (fr. 114) (2).

Physique et magie.

D'autre part la fin de son poème De la nature ne permet guère de douter que l'objet de la physique ne soit, selon lui, de nous mettre en état d'exercer sur les choses, par des moyens magiques, une action arbitraire et absolue : Tous les remèdes qui sont un secours contre les maux et la vieillesse, dit-il à son disciple Pausanias, tu les apprendras.. Tu apaiseras l'ardeur Furieuse des vents infatigables... et de nouveau la ramèneras, quand tu le voudras, du haleines réparatrices. Pour le bien des hommes, tu feras, quand il faut, succéder la sécheresse à la pluie, ou inversement. Enfin tu feras sortir de l'Hadès l'âme d'un homme déjà mort (fr. 111). Or, de son côté, la tradition parle de la sombre gravité de l'attitude d'Empédocle, de l'appareil royal dont il s'entourait, des miracles divers qu'il avait accomplis. Bref, il semble que, comme pour Pythagore, des enthousiastes aient de bonne heure reconnu dans Empédocle l'homme surnaturel que lui-même il croyait être.

Empédocle le démocrate.

Cette conviction toutefois, au lieu de fortifier en lui au attaches aristocratiques, le portait au contraire vers le peuple. Égalitaire ombrageux et farouche, il démarque et dénonce sans pitié jusqu'aux moindres menaces contre la démocratie. Il sacrifie sa fortune au bien de ses compatriotes. C'est une sorte de Savonarole ou, comme on l'a dit, de Jacobin mystique. Puis, à une époque sans doute voisine de 440, l'ami du peuple d'Agrigente se sent appelé à faire le bonheur de tous les Grecs. il parcourt la Sicile, la Grande Grèce, passe dans le Péloponnèse, vient lire à la grande assemblée d'Olympie ses Purifications, se rend peut-être même à Athènes, à moins que le procès d'Anaxagore (432) ne l'en ait détourné. L'exercice même de cet apostolat, l'ascendant que prend Empédocle sur ceux qui l'entourent, permettent de supposer chez lui des dons oratoires capables de susciter l'enthousiasme des foules. Timon l'a appelé "une claquette de place publique .

L'inventeur de la rhétorique ?

Peut-être est-ce là qu'il faut chercher l'origine d'une tradition, d'après laquelle il serait l'inventeur de la rhétorique et le maître de ces autres Siciliens à qui l'on attribue dans la genèse de cet art une part si importante: Corax Tisias, enfin Gorgias qui sans nul doute a reçu l'influence empédocléenne (3). Au reste, instruit de la dialectique des Éléates, Empédocle n'avait, pour en faire sortir une technique de la parole, qu'à l'adapter, avec d'autres moyens, à des fins moins restreintes. Quoi qu'il en soit, il semble que, pendant sa mission panhellénique, et faute d'avoir gardé les Agrigentins sous l'autorité de sa parole, il ait perdu auprès d'eux son crédit et ait été l'objet d'une sentence d'exil.

L'Apothéose.

Le récit de sa mort est celui d'une apothéose, et il est peu à peu grossi de tous les éléments que comportent les mythes analogues. Une nuit, après un banquet de fidèles, il disparaît à l'appel d'une voix ; une lumière brille au ciel ; on ne le retrouve plus ; l'Etna, qui a reçu son corps, a rendu le bronze de ses chaussures ; désormais il est redevenu dieu; on lui doit des sacrifices. Pour le personnage qu'il voulait être, c'était bien, selon le mot qu'on prête à son disciple Pausanias, la fin qu'on devait souhaiter.

Œuvres

La magnificence littéraire des deux poèmes, déjà mentionnés, d'Empédocle, les seuls qu'on puisse lui attribuer avec certitude, leur a valu de si nombreuses admirations (3), qu'un millier de vers le cinquième environ de l'ensemble, en a été conservé. Récemment contestée, et par des arguments parfois séduisants (4), l'antériorité du poème physique sur le poème cathartique reste cependant vraisemblable. Au surplus, s'il est vrai, comme on a pu le voir, que les deux poèmes témoignent d'un même esprit et de cette alliance du sentiment religieux avec la science qu'on avait déjà rencontrée chez les Pythagoriciens la question ne présente pas, pour l'étude de la pensée du philosophe, un intérêt primordial.

LA PHYSIQUE D'EMPEDOCLE

Les racines de toutes choses.

Le trait le plus immédiatement visible de la physique d'Empédocle, c'est la substitution, à la matière unique qui, pour le naturalisme ionien, était le fond permanent du devenir de plusieurs déterminations élémentaires des choses. A la vérité, il ne les connaît pas sous le nom d'éléments, qui n'est employé en ce sens qu'à partir de Platon (1) : il les appelle les racines de toutes choses (fr. 6, v. 1). Puis, quand il s'agit pour lui de prouver que, comme la matière unique des Ioniens, elles sont la substance éternelle des choses, c'est la démonstration parménidéenne de l'éternité de l'Être qu'il traduit en une langue majestueuse (fr. 11-14) : le Tout ne comporte, ni rien de vide où quelque chose, on ne sait comment, devrait venir à l'existence, ni rien en surplus et qui pourrait être détruit. Partout sont ces racines de l'être. Identiques à elles-mêmes (fr. 17, 32 sq.), elles sont ce qu'elles ont toujours été et resteront toujours ce qu'elles sont.

Il y en a quatre : le feu, l'eau, l'éther (plus rarement désigné sous le nom d'air), la terre. Souvent il parait les diviniser, quand il les appelle : Zeus brillant, Héra nourricière, Aedonée (Hadès) et Nêstis, qui de ses flots nourrit les sources mortelles (fr. 6). Les dénominations mythiques, sur l'application desquelles il n'est pas toujours aisé de s'accorder, n'enlèvent pourtant rien de leur réalité phénoménale à ces fondements de l'Être. Ils se réalisent dans l'étendue ; ce sont des corps et qui, sans avoir cependant la pesanteur, ont chacun une Forme qualitative essentielle. Ces formes sont simples, car le nombre n'en peut être ni plus grand, ni réduit. L'expérience en effet ne nous en révèle ni plus, ni moins : le soleil qu'on voit partout chaud et lumineux, puis les corps immortels (les astres) qui sont baignés de vapeur ci de blanche clarté et la pluie qui partout" assombrit et glace, la terre enfin, d'où dérive tout ce qui est " Fondement stable et solide" (fr. 21, i-4). Ces grandes "masses entre lesquelles se répartissent les choses et il n'y a pas à chercher, au delà, des éléments d'éléments. , ils ne se corrompent pas davantage : Tous sont égaux et leur âge est le même ; mais chacun d'eux prend soin de sa dignité et chacun possède son caractère, quoique tour à tour ils aient le dessus dans la révolution du temps .(fr. 17, 27-29). Il s'ensuit qu'ils sont le germe d'où vient ,tout ce qui a été, tout ce qui est et sera, non seulement les choses mortelles, mais aussi les dieux à la longue vie, qui sont au comble des honneurs (fr. 21, 9-12). Ainsi, se plaçant au point de vue de l'expérience sensible la plus manifeste et pratiquement la plus pressante, Empédocle a pensé qu'il fallait prendre telles quelles les grandes différences qu'elle impose à l'attention, et qu'entre elles les anciens philosophes avaient à tort voulu faire un choix. Il n'est pas impossible d'ailleurs que l'influence du quaternaire pythagorique ait contribué à fortifier son sentiment. et ainsi à fonder une division qui devait régner sans conteste pendant des siècles.

Mixtion des éléments.

Ayant donc admis à l'origine une pluralité de qualités déjà spécifiées et immuablement spécifiées, Empédocle doit maintenant expliquer le devenir des choses. Mais, à l'exemple de Parménide, il a nié tout devenir qualitatif et même toute génération de substance, bref, la fusis elle-même, au sens de l'ancienne physique. Il n'y a, dit-il, que mélange, et puis échange entre les choses qui ont été mélangées. Génération n'est qu'un nom, accrédité par les hommes (fr. 8). Ainsi, il définira, à partir; de la qualité, le changement par des processus mécaniques : mélange et échange. Du fait que les éléments, qui sont qualitativement immuables, courent les uns après les autres, ils revêtent des aspects différents (fr. 21 fin). Il n'y a pas là de combinaison qui les transforme. Mais tout se passe comme quand le peintre, ayant pris des drogues dont chacune a sa couleur propre, les ayant mélangées" dans divers" proportions, fait avec ces mélanges des peintures qui ressemblent à l'infinité des choses réelles dont Empédocle vient de parler (fr. 23). Voilà donc en quel sens précis on doit entendre que les éléments sont le germe ou la source (fr. 23) de toutes choses. le mélange des particules ainsi juxtaposées se fait en outre, comme dans l'exemple du peintre, en proportions définies : La terre... a reçu dans ses amples creusets sur les huit parties, deux parties de l'éclat, de Nêstis (l'eau) et quatre parties d'Héphaïstos (le feu) ; ainsi ont été produits les os blancs (fr. 96, autrement, la chair, les tendons, le sang (4). Quant à la loi générale selon laquelle se font ces mélanges, c'est une loi d'ajustement mutuel ou, comme nous dirions, d'affinité a les parties qui sont le plus Favorables à leur mutuel mélange se chérissent mutuellement (fr. 22, 1-5 ; fr. 90). Comment s'opère enfin ce mouvement du semblable vers son semblable Constamment des effluves (aporroai) émanent des composés ou des masses élémentaires, pénètrent dans les pores, ou conduits invisibles et extrêmement petits d'autres corps, qui en possèdent d'autant plus qu'ils sont d'une contexture plus lâche, et cheminent dans ces conduits (5). Il y a affinité des corps pour lesquels existe une commune mesure (summetreia) des émanations de l'un avec les pores de l'autre ; faute de quoi, comme l'huile et l'eau, ils ne peuvent se mélanger (6). Mais ceci n'implique-t-il pas que des effluves trop gros ne peuvent se diviser pour se couler dans des pores trop étroits?, Empédocle était donc sur la voie de l'atomisme (7). Cependant, puisque d'autre part il niait le vide (fr. 13), il n'aurait pas dû manquer de dire comment s'accorde avec l'hypothèse du plein la circulation d'effluves invisibles.

Deux principes : Haine et Amitié.

Le mécanisme selon lequel se produisent ces mixtions et ces échanges de manière à produire et à régler un devenir apparent exige cependant encore, d'après Empédocle, deux autres principes : l'un extérieur aux éléments et qui, en tous sens, pèse pareillement sur eux, la Discorde (neikos) ou la Haine, l'autre, intérieur aux éléments et qui est égal à eux en longueur et largeur, l'Amitié (filoths), Aphrodite, Cypris, ou encore l'Harmonie, la Tendresse et la Joie (fr. 17). Ce sont, semble-t-il, des sortes de milieux matériels, mais que seul l'esprit peut apercevoir (ibid., 21) et qui, étant conçus sur le type de ces forces spontanées que sont les êtres vivants ou qui agissent en eux, sont l'objet d'une représentation anthropomorphique. Par là, Empédocle a surajouté à son mécanisme un dynamisme par lequel, à sa façon, il sépare de la matière sans cesser pourtant de le tenir pour matériel, le principe de vie que les Ioniens plaçaient dans leur substance unique. Si les deux tendances avaient été auparavant explicitement distinguées, peut-être pourrait-on penser qu'Empédocle a essayé délibérément, en éclectique, de les concilier. La vérité est plutôt qu'il essaie tour à tour l'une et l'autre. Mais ce flottement même de sa pensée a contribué à donner à la réflexion philosophique une conscience plus précise de leur opposition.

Par l'action de l'Amitié le multiple tend à constituer une unité ; par l'action de la Discorde l'unité se disjoint et donne lieu à la pluralité (fr. 17, 16 sq.). Les deux forces motrices sont des antagonistes perpétuels, mais alternativement l'une ou l'autre tend à prendre le dessus, sans pourtant exclure radicalement l'autre, ce qui produirait alors, soit l'unité et l'immobilité absolues, soit la multiplicité absolue et le mouvement chaotique et sans règle (ibid., 4-8). Au règne de l'amitié traversé par les dissensions de la Haine, succède donc un règne de la Discorde, auquel l'Amitié travaille à mettre fin.

Le Sphairos

Puis le cycle recommence identique à lui-même. Aussi Empédocle peut-il dire que, en un sens, les choses commencent d'exister et qu'une existence perpétuellement immuable n'est pas la leur, car le sceptre change de main ; mais que, en ce sens que l'échange perpétuel ne fait jamais défaut, il y a toujours immobilité dans le mouvement circulaire, c'est à dire dans l'alternance des deux règnes (fr. 17, 1-13). L'état dès choses dans lequel l'Amitié atteint l'apogée de son règne, est ce qu'Empédocle, en souvenir sans doute de l'Être sphérique de Parménide, nomme le Sphérus: Ainsi, dit-il, dans l'épaisse redoute de l'Harmonie étais fortement enfoncé le Sphérus bien arrondi, joyeux et fier de son indépendance (fr. 27, 3 sq). Ce chaos où toutes les particules élémentaires, si enchevêtré" soient-elles , gardent leur immuable spécification, mais sans qu'il soit possible de l'y distinguer, est plus voisin du Migma d'Anaxagore que de ce chaos totalement indéterminé qu'était l'Infini d'Anaximandre (8). Empédocle en a parlé comme d'un Dieu (fr. 31). Mais, outre que les éléments eux aussi sont des dieux, et desquels se forment encore d'autres dieux, on peut douter que la béatitude, dont il était tout à l'heure gratifié, soit rien de plus que le symbole moral de la victoire physique de l'Amour.

Dans les membres du Sphérus il n'y a nulle dissension (fr. 27 a). Mais voici que du dehors, ou plutôt des extrêmes limites du cercle, la Discorde s'est élancée vers les honneurs, quand a été accompli le temps, qui ramène leur retour en vertu de l'ample pacte (9), et cet assaut a ébranlé les membres du Sphérus (fr. 31). L'Amitié résiste. De cette lutte semble résulter un mouvement tourbillonnaire (dinh) et la Discorde parvient presque jusqu'au centre du remous. Mais c'est là que l'Amitié tient bon. Aussi, quand à son tour le temps est arrivé pour l'immortel élan de l'amitié victorieuse (fr. 35), c'est elle qui fait reculer la Discorde vers la périphérie, afin de reconstituer la pureté du Sphérus. Ainsi, c'est sans se lâcher l'une l'autre que l'Amitié et la Discorde ont reculé tour à tour, l'une pour se confiner temporairement au centre, l'autre pour se retirer temporairement sur les bords. Or, chacun de ces processus est ainsi pareillement générateur et destructeur; car il y a pour toutes choses une génération que produit et que détruit l'union, tandis que l'autre, c'est la séparation qui la nourrit et qui la dissipe (fr. 17, 3-5). Ce que l'Amitié a créé par l'union, elle le ruine à la fin par la confusion; ce que la Discorde a créé par la dissociation, elle le ruine par l'émiettement, si bien qu'alors les éléments sont sans doute aussi peu discernables qu'ils l'étaient dans l'unité du Sphéirus (10): chaos incohérent, au lieu d'un chaos compact.

Cosmogonie

Inutile d'insister sur la généralité vague de cette loi d'évolution. Il faut. du moins rappeler que les critiques anciens, en même temps qu'ils en signalaient l'arbitraire, dénonçaient la place prépondérante qu'Empédocle y avait faite au hasard en plus d'un passage de son poème, il invoquait, dit-on, le gré de la Fortune (11). C'est à la vérité un expédient, dont bien difficilement auraient pu se passer les ambitions de sa double cosmogonie. Il n'est guère douteux en effet qu'Empédocle ait exposé la formation d'un monde dans chacun des moments du cycle cosmique : le moment présent, qui est sous l'empire de la Discorde, celui qui a donné lieu à notre monde, et celui qui l'a précédé, et dans lequel prédominait l'Amitié (12). C'est à ce dernier qu'appartiennent probablement la formation des composés organiques, os, chair, etc., qui unissent, comme on a vu, les éléments en proportions définies, et le spectacle prodigieux (fr. 35 fin) d'une zoogonie fantastique. Sur la terre, dit le poète, poussaient en grand nombre des têtes sans cou, erraient des bras isolés et privés d'épaule, et des yeux vaguaient tels quels que n'enrichissait aucun front (fr. 57 sq.). A leur tour, ces premiers mélanges des mixtes antérieurs tendent à s'unir n'importe comment : ces membres isolés se joignaient hasard de leurs mutuelles rencontres; ainsi surgissaient êtres aux pieds tournés, incapables de marcher, mais pourvu d'innombrables mains, d'autres à double visage et à double poitrine, des bovins à figure d'hommes et des humains à tête de bœufs, des hermaphrodites etc. (fr. 59-61) (13).

Le détail, mieux connu, de la cosmogonie de la Discorde est riche de vues ingénieuses ou pénétrantes. Le premier effet (14) de la désintégration du Sphérus, c'est la séparation, d'abord de l'air qui se répand partout en cercle, puis du feu qui, ne trouvant pas ailleurs de place qui lui convînt, s'est élancé verre la périphérie, durcissant et vitrifiant la partie de l'air qui lui est contiguë, de manière à former la voûte solide du ciel, et chasser le reste vers le bas. Ainsi se formaient deux hémisphères,, l'un entièrement igné, l'autre d'air avec un peu de feu, dont les mouvements autour de la terre et sur la voûte céleste, servaient, fort obscurément du reste, à expliquer la succession des jours et des nuits et le changement des saisons. Quant à la révolution même de la voûte céleste, elle résultait d'une rupture d'équilibre produite par la pression de la masse de feu sur la paroi dure de l'enveloppe aérienne. Le progrès de la Discorde a déterminé une accélération graduelle de cette révolution et, par suite, une diminution de la longueur du jour, qui, au temps de l'apparition des premiers hommes sur la terre, a été d'abord de dix mois, puis de sept. C'est la rapidité de ce mouvement du ciel qui a fixé la terre au centre du monde et qui l'y maintient immobile : ainsi, l'eau reste dans un récipient quand on imprime à celui-ci une rotation très rapide. L'ensemble du monde a la forme d'un œuf, dont le grand axe serait horizontal. Enfin Empédocle est le premier chez qui on trouve avec certitude l'idée que la lune emprunte sa lumière du soleil, et une représentation exacte des éclipses de ce dernier astre.

La physique terrestre paraît aussi avoir allégué toutes sortes de dissociations produites par la Discorde (15). La mer est comme une sueur, qui s'est séparée de la terre sous la pression de ce qui l'entoure et sous l'action de la chaleur solaire. De la mer, le sel est séparé par la coagulation, tandis que d'autre part se distinguent en elle des réserves d'eau douce. De même, l'action des feux souterrains isole de la masse de la terre les roches, les pierres et les montagnes. La lumière est une émission d'effluves, qui ne nous parviennent qu'un certain temps après s'être détachés du corps lumineux. L'aimantation s'explique d'une manière analogue : la compression du mélange qui constitue le fer pousse violemment au dehors des effluves qui se portent en masse vers les pores de l'aimant, auxquels ils sont proportionnés.

Les applications de ce même principe aux phénomènes de la vie sont souvent très originales. Empédocle a l'idée d'une analogie des organes et des fonctions, entre l'animal et le végétal, entre les différentes espèces d'animaux : les plumes et les écailles sont des analogues, et aussi les feuilles et les poils; les graines et les fruits sont les œufs des plantes et leurs excrétions; les plantes se sont détachées de la terre comme l'embryon se détache de la matrice; il y a chez elles une vie psychologique ,comme chez l'animal. De part et d'autre, le mouvement spontané du semblable vers le semblable servait à expliquer, par analogie avec ce qui se passe dans le monde, la différenciation des organes, la place qu'ils occupent dans le corps et celle que les vivants occupent sur la terre. Voici d'ailleurs comment Empédocle concevait l'apparition des premières formes animales dans l'ère de la Discorde. Dans un premier moment, alors que, après l'air, le feu et l'eau cherchent à se dégager du mélange général, sous l'action du feu qui fait effort pour rejoindre son semblable à la périphérie, lèvent à la surface de la terre des formes tout d'une pièce (oulofueis tupoi), qui ont également part à la chaleur et à l'humidité, à peine différentes des plantes qui semblent leur être antérieures, très pauvres de spécifications organiques et en tout cas, comme les premiers végétaux, complètement dépourvues de différences sexuelles : elles ne peuvent donc être engendrées que par la terre. Dans le second moment au contraire, les organes sexuels s'étant, de quelque façon que ce soit, constitués, les êtres se reproduisent entre eux. Le facteur déterminant de ce changement de la vie animale paraît être la dissociation de l'humide, jusqu'alors associé en elle au chaud. Ce qui en résulte immédiatement, d'est une fonction nouvelle la respiration et, sans doute aussi, une transformation de la nutrition. En effet, dès que l'humide s'est retiré des vaisseaux, l'air extérieur a pris en eux la place laissée vide. Or aussitôt, et sans doute parce qu'elle trouve devant elle une moindre résistance, la chaleur interne tend à s'échapper au dehors, elle entraîne avec elle un flot de sang qui chasse l'air devant lui. Mais, tandis que l'air s'échappe aisément par les tuyaux de chair (pores des muqueuses ?), le sang ne peut les traverser. Il s'arrête donc, brisé dans son élan, et l'air extérieur, le refoulant, rentre à nouveau dans les vaisseaux. Pour illustrer ce mécanisme de l'inspiration et de l'expiration, Empédocle recourait à l'expérience de la clepsydre : quand on la plonge dans l'eau en bouchant le goulot, la pression de l'air intérieur empêche l'eau de passer par les petits orifices du fond du récipient; mais, une fois le goulot débouché, c'est au contraire la pression de l'eau qui force l'air à sortir pour lui céder la place (fr. 100). - Pareillement, dans ce second stade, l'humide nutritif semble se dissoudre pour donner lieu à diverses fermentations ou putréfactions; le sang, à son tour, en produit d'autres, comme le lait ou la sueur (16).

Nulle place en cette biologie pour la finalité. Tout s'y explique par le jeu des causes mécaniques et le changement des conditions d'existence: voilà ce qu'Aristote (17), qui croit à la finalité, appelle la production par le " hasard " d'organes capables de certaines fonctions, et pareils à ce qu'ils auraient été s'ils avaient été produits en vue de ces fonctions. Ce qu'Empédocle veut dire c'est que les conditions physiques de la vie ont contraint le vivant à s'y adapter par des organes appropriés; se modifient elles, il doit modifier ses organes ou en acquérir de nouveaux. Une cause extérieure oblige-t-elle, par exemple, un invertébré se tordre, et voici qu'apparaît la colonne vertébrale; l'air durcit-il des parties tendineuses, voici des ongles et des griffes.. C'est, de même, l'accélération du mouvement du ciel qui a fait la dégénération des espèces actuelles : une gestation humaine dure à présent ce qu'autrefois durait un jour, et les hommes d'aujourd'hui sont comme des enfants par rapport à leurs lointains ancêtres. Seuls ont survécu les êtres qui ont pu s'adapter aux conditions de leur vie; les autres ont péri (18). Telles sont les vues remarquables, auxquelles ses recherches embryologiques n'ont peut-être pas été étrangères (19), par lesquelles Empédocle a donné un nouveau développement au transformisme antérieur.

PSYCHOLOGIE ET SENSATION

La psychologie d'Empédocle, vraisemblablement dérivée d'Alcméon, est essentiellement mécaniste. Une information assez abondante en permettrait une étude détaillée, souvent intéressante. On doit pourtant se borner à en indiquer les traits principaux. Toute sensation est un contact des semblables, et c'est peut-être pourquoi Empédocle avait jugé inutile d'insister sur le toucher comme espèce distincte de sensation. Ce qu'il voulait, c'était rendre compte des diverses espèces de sensations au moyen d'une correspondance particulière des effluves et des pores. Quand ceux-ci sont trop larges ou trop étroite pour certains effluves, ils sont traversés sans qu'il y ait contact, ou bien ils leur ferment le passage. Il s'ensuit que chacun de nos sens ne peut sentir ce qui est propre à un autre, et, en outre, que les variétés et l'existence même de chaque sensible dépendent de l'existence et des propriétés d'un organe sensoriel. Les effluves de feu, par exemple, ne seraient pas sensibles et il n'y aurait pas de couleurs, s'il n'y avait un œil où est, semblablement, embarqué du feu, et si cet œil n'était constitué de membranes diversement composées, comportant par suite diverses sortes de pores. Dans l'œil il y a aussi de l'eau, et la surabondance de l'eau servait à expliquer pourquoi tels animaux voient mieux la nuit que le jour. De même, la conformation de l'oreille est facteur de l'existence des sons : une clochette, le bourgeon de chair, suspendue à l'intérieur de l'oreille, se balance sous l'impulsion des mouvements de l'air extérieur, et c'est elle qui, en choquant Pair intérieur contre des parois solides, produit une résonance (20).

La défiance que manifeste Empédocle à l'égard de la connaissance sensible (fr. 4,9-13), l'existence même d'une vérité surnaturelle opposée à celle qui est permise à une intelligence mortelle (fr. 2), n'empêchent pas que, pour lui, la pensée ne soit la même chose que la sensation, mais soumise à un double travail de critique et de synthèse. Au reste, elle consiste, elle aussi, en un accord du semblable avec le semblable, tandis que l'ignorance provient d'un désaccord ou d'une dissemblance elle a de plus une condition organique qui est le sang, surtout celui qui est autour du cœur, parce que le sang est en nous le plus parfait mélange des éléments, qui constituent d'autre part les objets de la connaissance. Ainsi le cœur, non le cerveau comme pour Alcméon, est pour Empédocle, en accord avec la doctrine de l'école médicale de Sicile, le siège de la pensée. Et le caractère synthétique de la connaissance témoigne de la résistance de l'Amour à l'emprise croissante de la Discorde. Les différences intellectuelles des hommes, leurs aptitudes spéciales s'expliqueront enfin par la grosseur des particules qui composent le sang, par leur répartition, par les façons diverses dont elles se mélangent (21).

THEOLOGIE

Il reste à parler des idées d'Empédocle sur les dieux et sur la destinée de l'homme. - On a déjà vu que, indépendamment des dieux à la longue vie et qui ne se forment pas autrement que les choses mortelles, la nature divine est attribuée par lui aux éléments, à l'Amour et à la Discorde, enfin au Sphérus.

De sa notion du divin il semble exclure, d'une façon générale, tous les caractères anthropomorphiques et la concevoir par analogie avec le mélange parfait qui constitue la pensée : dans le dieu, dit-il, il n'y a rien que le mouvement d'un esprit inexprimablement saint qui, de ses pensées rapides, s'élance à travers le monde entier (fr. 134 fin) (22). Mais, dans un monde qui s'est formé mécaniquement à partir d'éléments divins et qui est régi dans son évolution par le rythme alterné des deux forces, divines elles aussi, quel peut être, en outre, le rôle d'autres dieux ? Sont-ce les esprits entre lesquels se sont conclus ces amples pactes qui sont comme un serment de fidélité collective à l'ordre universel ? Questions sans réponse, qu'Empédocle ne s'est peut-être jamais posées et qui, dans ce système, ont pourtant leur place. - Dans la doctrine de l'âme il y a une évidente adaptation des idées orphico-pythagoriques aux principes de la physique, mais qui soulève à nouveau tous les problèmes de la théologie. Les âmes des mortels sont en effet des dieux à la longue vie, mais qui ont failli, en se souillant les mains d'un meurtre, et qui, parjures à leur serment, ont

 

suivi les pas de la Discorde. Dès lors, en vertu de l'oracle de la Nécessité, de l'antique, de l'éternel décret des dieux,. ils sont contraints, pendant trois fois dix mille années,- d'errer, çà et là loin des bienheureux, de revêtir successivement toutes les formes mortelles, ballottés tour à tour de l'une à l'autre des quatre grandes régions élémentaires du monde. Ce banni elles le reçoivent l'une de l'autre, et pour toutes il est un objet d'horreur. C'est un de ceux-là que je suis maintenant, exilé du divin séjour, vagabond qui a donné sa foi à la Discorde furieuse (fr. 115). Au reste, il n'a pas perdu le souvenir de ses migrations (fr. 117), et il sait que, sur la route de l'expiation, son activité de prophète, de guérisseur, de poète, marque la dernière étape vers son ancien séjour, hors de la caverne, loin du mal et de la souffrance. Si les mortels ont en effet jamais connu l'âge d'or, ce ne peut avoir été que sous la tutelle de Cypris; ce qui en ferait un épisode de la période de l'Amour. Dans l'état actuel, l'unique moyen de notre salut, ce sont des purifications et des abstinences, analogues à celles que prescrit le Pythagorisme (23).

 

CONCLUSION

Pour définir, en terminant, la pensée proprement philosophique d'Empédocle, on dira que, dans l'unité éléatique de l'Être étendu et sans qualités, il a commencé par introduire la pluralité limitée des qualités élémentaires, pour arriver ensuite à la pluralité illimitée de l'expérience par l'introduction du mouvement dans la qualité, satisfaction partielle donnée à l'Héraclitéisme; que, d'autre part, sous l'influence du mathématisme pythagoricien, il a donné à la composition de la qualité selon des proportions numériques la forme de la quantité, enfin qu'il a fait dépendre le mécanisme d'un dynamisme, celui des forces motrices. Synthèse hésitante et confuse, de laquelle émergent çà et là des vues de détail intéressantes, mais que ne domine aucun point de vue supérieur, et beaucoup trop passionnée pour être assez systématique.

Léon ROBIN

La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifique

  1. Métaphysique A 3, 984a 10 et LXVIII ch21 A 7
  2. J'émet un doute sur cette traduction de Léon Robin. En effet le texte grec utilise les mots ormh et pistis . Comme je l'ai dit en note dans ma traduction , je pense qu'il faut entendre pistis au sens platonicien du terme, donc en opposition avec la vérité (aleqeia), mot qu'utilise Empédocle au vers précédent. Par ailleurs il illustre au fragment 134 ironiquement la superstition populaire en comparant l'imagerie de cette dernière avec l'esprit.
  3. Fr.42 , v1.
  4. Fr.98
  5. Comparer Alcméon p 79
  6. Fr.89. Platon Ménon, 76d, Aristote De la génération et de la corruption I,8
  7. Aristote De la génération et de la corruption I,8 325b
  8. Aristote Physique I,4 187a
  9. Comparer les foedera natura de Lucrèce
  10. Voir LXXXVI, son fr26a
  11. Fr.103 et textes d'Aristote II, 776,2 (tr.fr., II, 222,1)
  12. Aristote, De caelo III 2, 300b. C'est seulement à propos du ciel qu'Aristote reproche à Empédocle d'avoir prêté trop peu d'attention à la génération dans l'Amitié (301a)
  13. LXVIII, A 72
  14. Ibid A 30, 50, 67, 75 et le fr. 42
  15. Ibid A 68 sq, 57, 89 et fr. 55 sq
  16. Fr. 62, 68, 77-82, 90, 100 et ibid A 70, 72, 74 ,78
  17. Physique II, 8 198b
  18. Fr. 97
  19. Ibid, A 81-84
  20. Théophraste De sensu 7sqq
  21. Fr.105
  22. Il y a un débat pour déterminer si les fragments 131-134 proviennent des Purifications ou du livre III de la Nature
  23. Cf. les fr.120, 126-128, 137, 140 sq.