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Horace

mardi 14 février 2006, par Robin Delisle

Préliminaires

Bénédicte Daniel et Bérénice Lagarce ont élaboré pour partie cette séquence en collaboration avec Robin Delisle.

Objectifs de la séquence

  1. Etudier un héros légendaire.
  2. Etudier la virtus et la pietas.

Objets d’étude dans les documents

  1. La virtus et la pietas
  2. Les pronoms de rappels
  3. La syntaxe de cum et de ut
  4. Trois droits : droit privé, droit public, et droit du héros

Horace est par excellence le Romain idéal, le symbole même du sacrifice à sa patrie. Seul Manlius, durant les guerres puniques offre un exemple comparable d’abnégation. On a vu en introduction de la séquence ce que signifient la virtus et la pietas pour les Romains : c’est la somme des deux chez un même individu qui en font un héros. Il reste à déterminer scomment Horace rentre comme héros positif dans l’imaginaire romain.

Vie d’Horace

1. Cum inter Romanos et Albanos bellum (esset) exortum, ducibus Hostilio et Fufetio placuit rem paucorum certamine finire. 2. Erant apud Romanos trigemini Horatii, tres apud Albanos Curiatii ; quibus foedere icto concurrentibus statim duo Romanorum ceciderunt, tres Albanorum vulnerati.

Ces deux premières phrases permettent de planter le décor : nous sommes en pleine guerre et les deux chefs (Hostilius pour les Romains et Fufétius pour les Albains) choisissent les combattants qui vont représenter les deux peuples dans ce combat singulier (certamen, inis). Malgré le nombré égal de combattants, le début du combat est largement en faveur des Albains puisque deux des trois Horiaces meurent aussitôt (statim). Le choc du combat est rendu dans le texte par l’effet de symétrie et la juxtaposition des deux dernières propositions : « duo Romanorum ceciderunt, tres Albanorum vulnerati ».

3. Unus Horatius quamvis integer, quia tribus impar erat, fugam simulavit et singulos per intervalla, ut vulnerum dolor patiebatur, inaequentes interfecit.

Le héros apparaît sur la scène. Il est caractérisé tout d’abord par sa force physique puisqu’à lui seul (unus : le cardinal montre à la fois qu’il est resté seul mais également que c’est un être unique, d’exception) il tue (interfecit) les trois Curiaces, et par son endurance (« integer », « dolor vulnerum patiebatur »). Mais il est exceptionnel également par son intelligence : « fugam simulavit ». Il met en effet en scène une stratégie pour combattre ses adversaires, stratégie dont la ruse n’a rien à envier à Ulysse. Cette rencontre entre la force physique et l’intelligence est désignée en latin par la notion de « virtus, tutis » qui ne désigne pas seulement la vertu mais de façon plus générale la force physique alliée au courage.

4. Et cum spoliis onustus rediret, sororem obviam habuit, quae viso paludamento sponsi sui, qui unus ex Curiatiis erat, flere coepit. 5. Frater eam occidit. Qua re apud duumviros condemnatus ad populum provocavit ; ubi patris lacrimis condonatus ab eo expiandi gratia sub tigillum missus ; quod nunc quoque viae superpositum Sororium appellatur.

Aurelius Victor, De Viris Illustribus.

La fin de la légende d’Horace nous montre une autre qualité du héros légendaire romain : sa fidélité envers sa patrie. Malgré le meurtre de sa soeur, Horace est pardonné (condonatus) parce qu’il a préféré sa patrie à sa famille. Pour la tradition romaine, la patrie est en effet la valeur suprême. Cette fidélité à la patrie est assimilable à une foi religieuse comme le montre la connotation du verbe « expiare » (expier, laver par le châtiment) et la qualité dont fait preuve ici Horace est donc comparable à la pietas (foi, fidélité), valeur hautement positive de l’ancienne morale romaine et qui constitue la seconde caractéristique du héros légendaire.

Questions sur le texte

  • Traduisez le texte.
  • Relevez tous les personnages en présence, et tentez d’établir leurs relations.
  • Quelles sont les circonstances des événements ?
  • Quelle tactique emploie Horace pour vaincre ? Citez le texte latin. Quelles qualités de guerrier l’usage d’une telle tactique suppose chez cet homme ?
  • Aurelius Victor est un auteur très concis. Comment expliquez-vous « Frater eam occidit ». Que déduisez-vous de l’absence de connecteur logique entre cette proposition et celles de la phrase précédente : précisément quelle incidence peut-on en tirer sur ce qu’un Romain juge logique et juste ou non ?
  • Finalement quelles valeurs s’opposent fondamentalement dans ce récit ?

Observations grammaticales

  • Que sont à votre avis « quae » , « quibus » et « qui » ? A quel mot français vous font-ils penser ?
  • Etudiez les emplois de cum dans le texte
  • Relevez les participes passés et présents
  • Identifiez un imparfait et un présent passifs.
  • Que sont « eam » et « eo » ? A quel cas ?
  • Dans le dictionnaire de Gérard Jeanneau, cherchez tous les emplois de
    ut + indicatif . A votre avis, quelle est sa valeur dans « ut vulnerum dolor patiebatur » ?

Utilisez le programme collatinus ou encore le dictionnaire en ligne de Gérard Jeanneau et tentez une traduction approximative.

Un combat sans merci

[1,24,1] Il y avait justement dans les deux armées des triplés dont l’âge et la force physique étaient comparables. C’était, on le sait bien, les Horaces et les Curiaces, les héros de l’épisode le plus célèbre de notre histoire ancienne ! Pourtant au coeur d’un fait si glorieux, une incertitude persiste : auquel des deux peuples appartenaient respectivement les Horaces et les Curiaces ? Les historiens sont partagés, mais j’en trouve quand même davantage qui considèrent les Horaces comme Romains et je préfère suivre cette voie-là.
[1,25,1] Le traité était conclu et les triplés, comme convenu, revêtirent leurs armes. De part et d’autre, leurs compagnons leur remontaient le moral en répétant : "Nos dieux et nous tous qui sommes votre patrie et votre famille, tous nos concitoyens restés en ville et tous ceux qui sont dans l’armée, nous ne quittons pas des yeux vos armes et vos mains !" L’agressivité naturelle de ces combattants, qui s’avançaient au milieu des deux fronts, se renforçait encore aux cris d’encouragement qui leur montaient à la tête. [1,25,2] Les deux armées s’étaient installées face à face, chacune devant son camp. Tout en étant à l’abri du danger, elles ne l’étaient pas de l’inquiétude, car l’enjeu était la suprématie de leur peuple, suspendue à la bravoure de quelques hommes à peine et aussi à la chance. Tendus, les soldats retenaient leur souffle et brûlaient de voir ce spectacle plutôt insoutenable [1,25,3] Au signal, les triplés, tels deux fronts de combattants, brandirent leurs armes et s’élancèrent. Ils portaient en eux l’ardeur des deux grandes armées. Indifférents, les uns comme les autres, à leur propre péril, ils ne pensaient qu’à la suprématie de leur peuple et à la menace de l’asservissement, car leur patrie connaîtrait le sort qu’eux mêmes allaient lui ménager [1,25,4] Immédiatement dès l’attaque, les armes s’entrechoquèrent, les glaives en mouvement lancèrent des éclairs et un immense frisson d’effroi crispa les assistants. L’espoir ne penchait encore ni d’un côté ni de l’autre. Tous étaient muets, incapables de réagir.. [1,25,5] Les combattants en vinrent au corps-à-corps. On ne voyait plus seulement le va-et-vient des corps et l’agitation sans issue prévisible de glaives et de boucliers, mais bien des blessures et du sang. Les trois Albains étaient blessés et deux Romains s’écroulèrent l’un sur l’autre, frappés à mort. [1,25,6] En voyant leur chute, toute l’armée albaine poussa des cris de joie. Tout espoir avait abandonné les troupes romaines en proie à l’inquiétude et à l’angoisse pour ce seul homme que les trois Curiaces avaient encerclé [1,25,7] Or Horace était indemne et, si seul contre trois il était impuissant, il se savait redoutable en combat singulier. Ainsi pour pouvoir rencontrer un à un ses adversaires, il prit la fuite à toutes jambes. Il escomptait que les Curiaces ne le pourchasseraient que pour autant que leurs blessures le permettraient à chacun.. [1,25,8] Sa fuite l’avait porté bien loin déjà de l’endroit où il s’était battu. Il se retourna et vit ses adversaires le poursuivre à grande distance les uns des autres. Le premier n’était plus très éloigné : il se lança avec violence contre lui. [1,25,9] L’armée albaine criait aux deux autres Curiaces de secourir leur frère, mais déjà victorieux, Horace avait massacré son adversaire et était prêt à courir la chance d’un deuxième corps-à-corps. Alors en hurlant comme tous ceux qui, après avoir cru leur cause perdue, reprennent espoir, les Romains soutinrent leur homme, qui se hâta d’en découdre. [1,25,10] C’est pourquoi, sans même que le dernier frère, pourtant pas très loin, pût intervenir, il tua le deuxième Curiace [1,25,11] Maintenant l’équilibre se rétablissait en opposant les deux survivants, mais ceux-ci n’avaient ni même moral ni même résistance : le premier, indemne et enflammé par sa double victoire, sollicitait un troisième combat ; l’autre, accablé par sa blessure, traînait un corps épuisé par la course et, déjà vaincu par le seul spectacle de ses frères massacrés sous ses yeux, il se trouvait à la merci d’un ennemi victorieux. Il n’y eut pas de combat [1,25,12] Le Romain exultait. "J’ai donné, dit-il, tes deux frères aux Mânes des miens. Toi, le troisième, je te donnerai à la cause de cette guerre, pour que Rome domine Albe !" L’Albain pouvait à peine encore porter ses armes. Brandissant son glaive, Horace l’enfonça dans le cou de son adversaire, qui tomba et se fit dépouiller [1,25,13] Les Romains ovationnèrent Horace pour lui exprimer leur reconnaissance. Leur joie était d’autant plus intense qu’ils avaient eu bien peur. Les deux armées allèrent enterrer leurs morts avec un état d’esprit bien différent : Rome étendait son pouvoir, mais Albe passait sous la coupe d’autrui. [1,25,14] Les tombes existent encore à l’endroit où chaque combattant est tombé : celles des deux Romains se trouvent au même endroit, assez près d’Albe. Celles des trois Albains regardent vers Rome, mais à la même distance l’une de l’autre que celle des combats singuliers.

la tension dramatique

L’héroïsme

Analyser l’attitude des Curiaces et des Horaces face au péril : qu’est-ce qui prime ? Vous paraissent-ils interchangables, dans leur attitude ? Cela peut-il expliquer la remarque initiale de Tite-Live sur la tradition historique ?

Une ellipse narrative

Considérez le temps dévolu dans le texte à la mort du troisième Curiace, proportionnellement à la durée totale du combat. Comment annalysez-vous le temps qui est imparti à ce troisième combat ? Comment analysez-vous cette phrase : « Il n’y eut pas de combat ». Que pensez-vous des procédés par lesquels cette issue si rapide est amenée ?

Le jugement d’Horace

[1,26,9] Moti homines sunt in eo iudicio maxime P. Horatio patre proclamante se filiam iure caesam iudicare ; ni ita esset patrio iure in filium animaduersurum fuisse. Orabat deinde, ne se, quem paulo ante cum egregia stirpe conspexissent, orbum liberis facerent. [1,26,10] [...] "Huncine" aiebat, "quem modo decoratum ouantemque uictoria incedentem uidistis, Quirites, eum sub furca uinctum inter uerbera et cruciatum uidere potestis ? [...] [1,26,11] I, lictor, colliga manus quae paulo ante armatae imperium populo Romano pepererunt. I, caput obnube liberatoris urbis huius ; arbore infelici suspende uerbera uel intra pomerium, modo inter illa pila et spolia hostium, uel extra pomerium, modo inter sepulcra Curiatiorum. Quo enim ducere hunc iuuenem potestis ubi non sua decora eum a tanta foeditate supplicii uindicent ?"

Tite-Live, Histoire romaine, I, 26, 9-11.
  1. Bref rappel des qualités du héros romain dégagées lors de l’étude du combat des Horaces contre les Curiaces à la séance précédente : virtus (même racine que vir, donc qualités avant tout viriles : courage, force physique, endurance) et pietas (dévouement à la patrie) ; c’est cette deuxième qualité, portée à son apogée, qui conduit le peuple à grâcier Horace à l’issue de son procès pour le meurtre de sa sœur.
  2. Rappel du déroulement des événements (les duumvirs, l’appel d’Horace et le débat porté devant le peuple) : le vieil Horace intervient pour défendre son fils, et ce en mettant justement en valeur, avec beaucoup d’éloquence, la pietas remarquable de celui-ci.
  3. Traduction par le professeur, à l’oral, des deux premières phrases du texte, qui contiennent le premier argument, d’ordre affectif, du père d’Horace : un appel à la pitié des auditeurs envers un vieillard à qui, de ses quatre enfants, il n’en reste plus qu’un.
  4. Passage au deuxième argument (traduction par les élèves, de « Huncine... » jusqu’à la fin.
  5. Relever le lexique des marques d’honneur et des marques d’infamie (termes surlignés), pour dégager le fonctionnement tout en antithèses du plaidoyer, destiné à faire ressentir aux auditeurs toute la contradiction entre les immenses titres de gloire mérités par Horace et le traitement qui est réservé au héros sauveur de la patrie. L’effet visé chez les destinataires est donc l’indignation face à cette contradiction impensable.
  6. Finalement, on voit que les traits distinctifs du héros légendaire semi-historique par rapport au héros mythologique sont son strict respect de la morale romaine et son attachement à la patrie, deux valeurs que résument les concepts de virtus et de pietas ; définition plus précise de pietas : reconnaissance et accomplissement des devoirs dus non seulement aux dieux, mais aussi aux parents ou à la patrie (comme c’est ici le cas pour Horace), en somme à tous les principes supérieurs auxquels l’individu se sent redevable parce qu’il s’en sait dépendant.
  7. C’est par ces qualités hors du commun, qui font de lui un héros et non un homme ordinaire, qu’Horace peut être mis hors de portée du droit privé qui s’applique au commun des mortels ; dans ces circonstances, l’intérêt collectif (le salut de la patrie) l’emporte en effet sur l’intérêt personnel (le châtiment du meurtre de Camille), évitant au héros national les conséquences normales d’une justice humaine ordinaire.
  8. Un extrait de l’éloquent plaidoyer du Vieil Horace dans Horace de Corneille peut être proposé aux élèves comme prolongement (notamment les v. 1679-1700).

Conclusion

Horace, Cincinnatus plus tard, puis Regulus ensuite, incarnent, par leur dévouement total à leur patrie, leur courage surhumain, leur simplicité, et leur abnégation, la quintescence de l’idéal héroÎque romain.

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