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[Presse] Le Grec et le latin pour l’Europe

lundi 5 septembre 2005

Article signé notamment de E Rohmer et J de Romilly ds le Monde de dimanche
et lundi

Enseigner les lettres dans une perspective européenne
LE MONDE | 03.09.05 | 13h57 . Mis à jour le 03.09.05 | 13h57

L’enseignement du français et des langues anciennes, en France, est à la
dérive. Ce n’est pas l’époque qui est en cause, ni la société, encore moins
les élèves, mais la volonté de toutes sortes de décideurs, y compris de
nombreux professeurs, depuis plus de trente ans.

Nous retiendrons les méfaits de ceux qui se réclament des "sciences de
l’éducation", vecteurs de l’idéologie de "l’élève au coeur du système",
ainsi que la mainmise sur les programmes exercée par une coterie de
spécialistes cooptés, que relaient certains fonctionnaires d’autorité à tous
les niveaux de la hiérarchie. Ensemble, ils ont favorisé, au détriment de
l’intérêt de nos élèves et de leur désir d’apprendre, des méthodes
formalistes asséchantes et propres à dénaturer l’enseignement des lettres.

Ces élèves, au lieu de recevoir de l’école la formation solide à laquelle
ils ont tous droit ­ ne serait-ce que pour s’assumer pleinement comme
citoyens éclairés et libres ­, passent en majorité le baccalauréat bien
souvent sans maîtriser leur langue maternelle, sans disposer des repères
chronologiques et culturels sur lesquels se fonde l’esprit critique.

Ainsi, l’école se déconsidère et laisse, chez de nombreux élèves, le
souvenir d’une frustration pour n’avoir pas su les révéler à eux-mêmes,
tandis que les décideurs ne cessent d’atermoyer, de cycle en cycle, les
exigences requises à un niveau déterminé : on reporte ce qui relève de
l’enseignement primaire au collège, et ainsi de suite jusqu’à l’université,
non sans encombrer les esprits de notions prématurément complexes.

Il est grand temps de renouer avec l’ambition, surtout lorsqu’il s’agit
d’une discipline aussi fondamentale, dont la dérive coûte et coûtera cher,
non seulement à l’institution mais à notre pays. De ces constats découlent
cinq objectifs.

1. Apprendre à lire, écrire et parler correctement. Il faut restaurer
l’enseignement de la grammaire et de l’orthographe dès le cours préparatoire
et prendre appui sur l’étude, dès la sixième, de la langue latine, qui
présente, en outre, l’avantage de préparer à l’apprentissage de la plupart
des langues européennes. Il est urgent, à cette fin, de revoir les horaires
de français à la hausse.

2. Développer systématiquement la mémoire, former à la logique et au
raisonnement, par des exercices appropriés quelle que soit l’activité
abordée. Pour la logique et le raisonnement, la dissertation constitue un
exercice irremplaçable au lycée. Tout cela suppose une éducation à l’effort.

3. Faire découvrir la littérature française dès l’école primaire avec des
textes littéraires soigneusement programmés, sans exclure aucune époque, du
Moyen Age au XXIe siècle. C’est dans et par l’épreuve de la rencontre avec
le texte littéraire que se forme la personne ; aussi l’étude d’un texte,
orientée vers la construction d’un sens, ne saurait-elle se réduire à des
procédures de classement et de description.

4. Situer les oeuvres dans leur temps, de l’école primaire à la terminale.
Sans repères historiques, il est impossible de juger et de comprendre
exactement toute production écrite.

5. Diffuser largement les littératures et les civilisations grecques et
latines à travers des textes lus dans leur langue respective. En Europe, une
école démocratique, c’est-à-dire émancipatrice, se doit de n’en priver a
priori aucun futur citoyen. Après l’initiation au latin en sixième, une
option grec sera offerte en quatrième puis aux lycéens, notamment ceux d’une
série littéraire résolument renforcée, le latin y étant rendu obligatoire.

Tout discours sur l’école démocratique n’a de sens que s’il se fonde sur le
respect de l’élève et la confiance en ses capacités. Sans cette attitude
humaniste, l’enseignement des lettres aboutit à un sinistre gâchis. Ces cinq
objectifs ont de quoi créer une dynamique vitale aujourd’hui pour notre
pays.


roger balian est physicien, membre de l’Institut.

LUCIEN ISRAËL est professeur émérite de cancérologie, membre de l’Institut.

LAURENT LAFFORGUE est mathématicien, médaille Fields.

MARC PHILONENKO est philosophe, membre de l’Institut.

ERIC ROHMER est cinéaste.

JACQUELINE DE ROMILLY est helléniste et romancière, membre de l’Académie
française.

JEAN TULARD est historien, membre de l’Institut.


Voir en ligne : Article du Monde

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